Singulière pharmacie! «Habillez-moi cela!» disait un censeur du temps de Louis-Philippe; «l'attentat à la pudeur peut courir les rues s'il boutonne son paletot.»
«Messieurs, diront bientôt aux filous les passants et les sergents de ville complices, faites votre état, mais soyez décents. On n'entre plus dans la poche du prochain qu'en gants paille!»
Qui trompe-t-on, cependant, avec ces naïves hypocrisies?
Annette et moi nous avions le mal d'amour; nous vivions sous le même toit; aucune barrière n'était entre nous, sinon l'innocence d'Annette et mon respect. Philippe parlait vrai: à ce jeu, il faut mourir ou devenir fou.
Philippe avait bien trouvé le remède: le mariage; mais l'imagination a beau s'évertuer, on ne se marie pas malgré la loi, à moins d'aller faire emplette d'une de ces malodorantes bénédictions dont l'Ecosse puritaine tient boutique. Comme marieur, le forgeron de Gretna-Green me paraît de la même force que la Poule-Noire en tant qu'oracle; Philippe ne songea pas à cette banale excentricité.
Mais il nous aimait bien, et il avait peur de nous. Pour tout ce qui regardait ceux qu'il aimait, son esprit paresseux devenait actif et tenace. Quand il nous dit: il faut vous marier, c'est qu'il avait trouvé moyen de nous unir, non point selon la loi, mais de manière à contenter sa conscience et la nôtre.
Il y avait un prêtre d'origine grecque à la paroisse de Bagnolet, dont nous étions très voisins. C'était un jeune homme savant et doux qui avait nom l'abbé de Brienne. Philippe élevait très haut sa naissance, dont lui ne parlait jamais. L'abbé de Brienne vint à la maison; il nous entretint ensemble, puis séparément. Je n'ai aucunement l'intention de plaider la régularité de l'acte qu'il crut pouvoir oser et qui devait recevoir plus tard toutes les sanctions que la religion et la société exigent. Je dis que c'était un saint jeune homme, suivant de son mieux la trace miséricordieuse de son divin maître, un prêtre éloquent et hautement doué, une âme belle et modeste. Il nous confessa tous les deux. Le sacrifice de la messe fut célébré par lui dans une chapelle improvisée; il bénit notre union en présence de deux témoins, Philippe et Joson Michais, sous promesse que nous lui fîmes tous les quatre d'accomplir, aussitôt que les circonstances le permettraient, les rites et formalités imposés par l'Eglise.
Il y eut fête. Nous allâmes au tombeau de M. Laïs, qui était notre voisin aussi, car il reposait en un petit coin de cette énorme ville des morts: le cimetière du Père-Lachaise.
En chemin, Joson Michais nous quitta. Il avait son idée. Nous le retrouvâmes à la maison, qui chantait à tue-tête les interminables antiennes celtiques du mariage morbihannais. Il était ivre, mais là, solidement. D'ordinaire, il ne se dérangeait jamais. Il avait agi de parti-pris et par dévouement tout pur.
Dès qu'il nous aperçut, il se mit à danser.