Je le rappelai encore pour lui ordonner de revenir avec Annette. Cette fois, il se fâcha et me répondit la tête haute:
«Faut pas mentir! Si monsié el chevâlier a cru que je le laisserais partir seul....
—Va, et ne sois pas longtemps.
—Nâge partout!»
Il s'enfuit comme un cerf qui serait chaussé de gros souliers ferrés.
Moi j'eus peur dès que je fus seul. Il me sembla que ces bosquets étaient pleins d'agents de police occupés à me poursuivre. Je me sentais positivement traqué. Les promeneurs, les gardiens, les terrassiers, tous me regardaient d'un mauvais œil.
La puissance paternelle! J'aurais voulu avoir le Code et lire ces terribles articles qui me condamnaient. Etait-il possible que j'eusse négligé d'apprendre ce que j'avais tant besoin de savoir.
Ce n'était pas la prison elle-même qui m'épouvantait, c'était la perte d'Annette. La seule idée que je pouvais être séparé d'Annette me laissait écrasé, sans force et sans courage.
Il y a loin du Luxembourg à Ménilmontant. J'attendis environ deux heures. C'était peu. Je ne puis exprimer ce que cet espace de temps me dura. J'essayais de trouver un expédient; je cherchais de me tracer une ligne de conduite. Impossible. Le chaos était dans mon cerveau; chaque fois qu'une idée y voulait naître, elle était aussitôt étouffée. Je ne pouvais penser qu'à Annette. Je me représentais notre pauvre maison entourée d'une espèce d'armée. Je me reprochais d'avoir parlé de hardes et de paquets: comment traverser avec des paquets ces lignes de circonvallation formidables? Ces paquets allaient trahir Annette; on allait faire main-basse sur elle, l'arrêter peut-être; non, mieux que cela, la suivre! J'avais éventé ma propre piste; j'avais mis l'ennemi sur mes traces!
Tout cela me paraissait tellement certain que je me couchai, découragé, sur l'herbe. La résistance était impossible. J'en étais à me dire que j'allais me laisser prendre et emmener par les sbires, quand la voix de Joson Michais m'éveilla.