Le jour même de mes vingt et un ans, on avait introduit au tribunal civil de Vannes une demande en interdiction contre moi. Il se présentait des difficultés sérieuses. Rarement peut-on rendre, en ces matières, un jugement contre un défendeur dont l'absence ne permet point de constater la position intellectuelle et morale, mais la terrible besogne qui fatigue incessamment les cours d'appel prouve que les juges de première instance n'y regardent pas toujours à deux fois. Errare humanum est, dit l'adage.

Si un homme me volait ma bourse et me traduisait pour ce fait en justice, je le prierais d'accepter ma montre avec ma bénédiction. Si après avoir accepté ma montre il me prenait au collet, j'abandonnerais l'habit. S'il me saisissait aux cheveux, je suis chauve.

Je fus interdit. Je l'ignorai. On est mieux caché au Magoër et mieux exilé aussi que dans les forêts de gommiers de l'Australie ou dans les pampas de l'Amérique.

Une fois l'interdiction prononcée tout était dit, car je n'étais pas là, ni personne en mon lieu et place pour interjeter appel. J'étais incapable à perpétuité de contracter mariage.

Laroche et les Bélébon passèrent à un autre exercice bien autrement important. Il s'agissait de faire adopter Vincent par M. et Mme de Kervigné, mon père et ma mère. Au point de vue légal et à première vue, l'entreprise était d'une impossibilité radicale. La loi, en effet, traite l'adoption comme un acte exceptionnel et en quelque sorte excessif; elle exige, pour valider cet acte, des conditions nombreuses en tête desquelles se place le manque d'enfants légitimes. Moi vivant, mes parents ne pouvaient pas adopter Vincent Bélébon.

Mais ce Laroche était de Normandie. Un homme d'affaires qui a fait son stage en livrée prend d'effrayantes proportions, croyez-moi. Il y a dans le Code civil un certain titre des absent, dont on peut tirer bon parti en une multitude de circonstances.

La loi est faite, il est vrai, pour protéger les absents, mais on a beau dire, le proverbe est là: ils ont toujours tort. Les présents profitent.

Après quatre années révolues depuis votre disparition ou depuis vos dernières nouvelles, notez bien ceci, vous êtes déclaré absent, par jugement du tribunal, et M. Joseph-Adrien Rogron, le plus élémentaire des commentateurs du Code Napoléon, vous avoue franchement que vous êtes présumé mort. C'est fâcheux. De tous les absents, les morts sont les plus maltraités.

L'invention de Laroche consistait à me faire déclarer absent d'abord; chose facile, puisque mon départ de Paris datait de plus de quatre ans. Une fois l'absence déclarée, une question de droit se présentait quant à l'adoption. Il est bien vrai que le silence même du Code semble la résoudre par la négative, mais ce n'était déjà plus l'impossibilité absolue. Quelque chose était donné désormais à l'appréciation des juges. Laroche se faisait fort d'enlever la difficulté d'emblée.

En attendant, l'adoption de fait, qui prépare si bien l'adoption de droit, existait dans toute la rigueur du mot. Vincent était l'enfant de la maison. Il se faisait appeler volontiers M. Vincent de Bélébon-Kervigné. On travaillait à son mariage. Il taillait, il rognait, il commandait. Mon père et ma mère restaient ses humbles serviteurs.