Or, imaginez quelles devaient être les galanteries de Vincent. Ma mère ne pouvait garder des femmes de chambre; sa maison faisait peur désormais à toutes les honnêtes filles du pays. Elle n'avait pas parlé haut, de peur de s'éveiller, mais le fait attaquait par trop directement son repos: elle avait risqué auprès de mon père quelques plaintes.

Or, ce ménage, en apparence si froid, était un ménage d'amoureux; il y avait trente ans qu'ils s'aimaient. En cachette des Bélébon, tyrans du logis, ils avaient tous deux des conciliabules qui étaient de vrais rendez-vous. Ils se cachaient pour pleurer, pour causer, pour vivre dans le passé, et l'abbé Raffroy prétendait que parfois mon nom venait dans ces pauvres entretiens.

Car toutes ces choses que je viens de rapporter, l'abbé Raffroy les dit à Annette, avec bien d'autres encore. Il était comme les anciens commensaux de l'hôtel des Lices: il avait le café un peu bavard, bien que ce fût un homme sobre et un digne prêtre.

Quand on se leva de table, il était l'ami d'Annette et je crois qu'il l'appela madame René de Kervigné. Il lui demanda:

«En somme, que voulez-vous, ma fille?

—Je veux, répondit Annette, chasser l'ennemi de notre maison.

—Ah! ah! fit le bon abbé, qui ne put s'empêcher de rire. Votre maison! comme vous y allez!

—Je veux, poursuivit Annette, que les parents de mon bien-aimé mari aient un fils et une fille, que mes petits enfants aient un nom, et que nous soyons tous heureux.

—Ainsi soit-il, madame René, ainsi soit-il de tout mon cœur! Mais parlons raison: la pauvre comtesse est comme la Belle au bois dormant.

—Nous l'éveillerons.