Pour la seconde fois, ma tante Bel-Œil captivait une sorte d'attention, lorsque l'oncle Bélébon, qui avait vidé son sac au sujet des inconvénients de Paris, proposa de chanter une chanson. Il prenait déjà son couteau pour s'accompagner sur son verre.

«Hé! là-bas! cria tout à coup ma tante Renotte qui amassait toujours des trésors de colère avant d'éclater, ce n'est pas des sornettes qu'il faut, encore moins des vieilleries de chansons pour établir ce garçon-là à Paris. A-t-on juré de ne parler raison! Vivra-t-il avec les calembours du vieux? Tiens, chevalier, ajouta-t-elle en mettant un rouleau de louis sur mon assiette avec un peu trop d'ostentation, je ne fais pas de calembours, moi; et voilà qui vient de Landevan!»

Ma sœur la marquise regarda le rouleau d'un air triste. Elle en avait tant besoin pour sa jeune famille! Le petit zieu de Bel-Œil caracola, et Nougat caressa Gérard sur sa tabatière.

«Voilà qui est parlé!» dit le bon abbé Raffroy.

Mon beau-frère aussi me fit un signe de tête amical. Ce don Juan dégommé avait un excellent cœur et sa décadence le rendait compatissant.

«Renotte, prononça dignement mon père, tu fais tes cadeaux comme on fait l'aumône, ma bonne femme. Nous avons des charges, et chacun ici le sait bien, mais, à Paris comme à Vannes, le chevalier de Kervigné aura de quoi soutenir son nom, saperbleure!

—Charlot demande si le poulet est du poisson! s'écria ma mère extasiée. Ah! quel enfant!»

L'oncle Bélébon grommelait:

«Je ne suis pas fortuné, mais en dévoilant à mon neveu les mystères de la capitale, j'ai fait pour lui plus peut-être que si je lui avais prodigué de l'or!»

Mon père tira de son portefeuille une lettre qui passa de main en main jusqu'à moi. C'était un ordre signé Kersosinec, Kerbonel et Cie, de Vannes, qui me constituait un crédit de trois cents francs par mois chez Mallet frères, à Paris. M. Raffroy cria bravo! Nougat fit la grimace, ma sœur la marquise changea de couleur, l'oncle Bélébon haussa les épaules, et Vincent dit franchement: