Vincent n'était ivre qu'à demi, par extraordinaire. Il est probable que l'oncle Bélébon l'avait puissamment morigéné, car il ne se montra pas vis-à-vis d'Annette beaucoup plus grossier que ne le sont d'habitude les malotrus de sa sorte avec les filles de cabaret. La journée se passa sans orage. Ma mère voulut avoir Annette auprès d'elle depuis le matin jusqu'au soir, et mon père, qui s'ennuyait lamentablement, vint se mettre en tiers dans leur causerie. Il se fit raconter des histoires et se retira enchanté.
Mon père gênait ma mère; elle eût voulu avoir Annette pour elle toute seule. Dès que M. de Kervigné fut parti, ma mère s'empara d'Annette et fit avec elle la grasse veillée. Il y eut, cette fois, des confidences; on se plaignit des Bélébon, le nom, le propre nom de René fut enfin prononcé.
Le lendemain, on raconta par le menu la fameuse histoire de la Poule noire, puis des détails intimes et bien touchants, hélas! sur les diverses catastrophes qui avaient empli la maison de deuil. Ma tante Bel-Œil avait ordonné en mourant qu'on brûlat sa bibliothèque de romans, traduits de l'allemand, déclarant qu'ils contenaient tous un poison plus ou moins subtil, destiné à troubler les cœurs sensibles. Son testament me déshéritait, parce que je ne lui avais pas envoyé en temps Rudolphe d'Haberburg ou le Vautour du Monastère.
Ma tante Nougat avait succombé aux suites d'une mayonnaise de langouste. Je prends sur moi d'affirmer que la Poule noire n'était pour rien dans son décès: elle n'avait pas eu le temps de tester. Dans la ville, on disait que mon beau-frère, le marquis de Tréfontaines, était mort d'ennui. Mais ici commençaient les larmes: ma sœur et les deux petits! Annette pleurait de bon cœur en voyant par la pensée le lit de douleur où la jeune mère entourait son agonie de deux berceaux déjà vides. Et chacun de ses pleurs allait à l'âme de sa maîtresse.
Au bout de huit jours, Annette était l'idole de la maison. Elle avait rempli à la lettre le programme du chanoine: Elle aidait ma mère à pleurer, elle faisait rire mon père à gorge déployée. Mon père avait retrouvé une bonne moitié de son appétit d'autrefois et son potage recommençait à tomber jusqu'au fond de ses bottes. Les actions Bélébon baissaient à vue d'œil; c'était une dégringolade.
Le matin du neuvième jour, au moment où Annette entrait dans la chambre où elle faisait sa toilette, l'oncle Bélébon l'appela du bout du corridor. Il ne s'agissait plus des insolences de Vincent; on capitulait; l'oncle était là pour battre la chamade. Mais quand Carthage ou l'Angleterre fait patte de velours, c'est l'heure du danger pour Rome ou pour la France. L'oncle Bélébon était un madré diplomate, et vous allez bien voir enfin que je n'ai rien exagéré en disant qu'il avait tout l'esprit de la famille.
XXXIX.
COMÉDIES.
L'oncle Bélébon souriait à pleine bouche et clignait de l'œil en homme qui apporte un sac de dragées sous son paletot.
«Eh bien! comment donc va Minette? dit-il de loin. Joli temps pour les seigles, quoiqu'ils demandent de la pluie du côté d'Auray. Mais bah! à la campagne, ils demandent toujours quelque chose. Et à la ville aussi, eh! Il n'y a que vous pour n'avoir rien à souhaiter, hé! hé!»
Il entra et déplia son vaste mouchoir pour s'essuyer le front, ce qu'il faisait toute fois que pendait une négociation importante. Chaque diplomate a son tic et sa mise en scène.