Elle avait de l'esprit beaucoup, quoiqu'elle fût sujette à effeuiller des naïvetés et même des sottises; elle avait de la distinction, plutôt, il est vrai, dans ses manières que dans son style. Je l'ai parfois admirée digne et noble entre deux plongeons. Ce n'était pas une grande dame; il lui manquait l'ampleur et aussi la tenue; mais telle qu'elle était, avec quinze ans de moins, la mode aurait pu la mettre sur son char. Il y a une chose qui vieillit encore plus que l'âge, c'est le péché. Je n'ai pas à faire, Dieu merci, la confession générale de ma cousine.

Elle avait passé vingt-huit ans, un certain jour déjà lointain, après avoir franchi quantité d'autres fossés. C'est la culbute. Depuis lors, elle ne comptait plus. Ayez miséricorde, elles font ce qu'elles peuvent: se cramponnant à un morceau de bois mort, et tâchant de croire que cette branche cassée tient encore à l'arbre verdoyant de la jeunesse.

Elles n'ont rien acquis, elles ont tout perdu, ayez miséricorde.

Ma cousine fut une grande heure et demie à s'habiller en petite bourgeoise du Marais. Sa toilette, je dois le dire, était un chef-d'œuvre d'opulente simplicité. Qu'elle fût l'ouvrage de la vieille lingère ou de Laroche elle méritait d'être mentionnée dans les bulletins exigés par ma sœur la marquise. Une gloire qui appartenait à Laroche sans partage, c'était la peinture; ma cousine était revernie à neuf depuis la racine de ses cheveux, noirs comme le pinceau qui les avait teints, jusqu'à son corsage, tout plein de lis et de roses en poudre. Son costume de bourgeoise du Marais était un peu catalan, à cause des dentelles qui drapaient sa robe de taffetas noir, et qui s'enroulaient dans sa chevelure; mais c'était sobre et simple, en comparaison de la toilette de Saint-Thomas d'Aquin. Bienheureuse jeunesse! Je la trouvai charmante et je le lui dis. Elle sauta sur le marchepied d'un bond imprudent: rien ne se cassa. Je montai derrière elle, et nous partîmes.

«Qu'écriras-tu à ta sœur, René? me fut-il demandé au premier tour de roue.

—J'écrirai à ma mère que je suis entré dans le paradis, répondis-je.

—A ta sœur, à ta sœur! c'est plus de son âge.

—Que j'ai trouvé une autre sœur aussi belle et plus brillante, qui est bonne pour moi, que j'admire....

—C'est cela, interrompit-elle en baissant la voix; le mot est bien choisi: ne lui dis pas que tu m'aimes.»

Elle garda le silence, et je mis la tête à la portière pour voir les quais. Nous arrivâmes au théâtre après le rideau levé! Ma cousine savait les mœurs du lieu; elle entra fort modestement dans sa loge, mais malgré toutes nos précautions, un tabouret tomba, et la salle entière cria aussitôt: «A la porte!»