Tel était le lièvre de ma tante Renotte. Je me suis rarement senti plus mal à l'aise en ma vie. Je peux dire en mon âme et conscience que les libéralités faites à mon frère et ma sœur n'avaient éveillé chez moi aucun sentiment de jalousie. Fort de mon parfait désintéressement, j'eus horreur de paraître complice, et j'essayai d'arrêter ma tante Renotte.
Mais on est entêté à Landevan. La tante Renotte n'avait point d'enfants. Son petit bien, qui devait revenir aux Kervigné, s'évaluait à trois mille livres de rente. Cela lui donnait son franc-parler, quoiqu'elle fût au bas bout de la table. Son geste un peu brutal me ferma la bouche.
«Toi, reprit-elle, tu n'es qu'un innocent. Ton père a son chéviton d'officier là-bas, et je conçois ça; mon neveu Gérard est un beau brin de Kervigné. Ta mère a son gendre et ses petits: ça ne m'étonne pas; mon neveu le marquis est un homme comme il faut et bien conservé pour son âge. Ma nièce Julie a une lourde maison. Mais nous n'avons plus le droit d'aînesse, je suppose.
—Vous! l'interrompit Nougat en la pointant du bout de son couteau, qui embrochait un blanc de volaille, pas de libéralisme!
—Si j'avais autant d'esprit que mon oncle Bélébon, répliqua Renotte, je serais ceci ou cela; mais la politique, je m'en moque! L'église de Landevan n'est pas encore fermée, et je ne m'embarrasse que du bon Dieu. Fourre à Gérard, ma grosse, ça te regarde. Je parle au père et à la mère, je parle à l'abbé aussi, pour qu'il donne un bon conseil. Veut-on faire du chevalier un pataud comme mon neveu Vincent, sauf le respect: Alors, qu'on me le dise: je le mettrai à la charrue.»
Il y eut un moment de silence, après lequel mon oncle Bélébon dit avec rancune.
«Vincent n'a pas l'opulence en partage, mais il n'a jamais rien demandé à sa tante Renotte.
—Et il a eu raison! interrompit la bonne femme; car la tante Renotte ne lui aurait rien donné. La tante Renotte est de la campagne; elle n'en sait pas long, mais par tout pays les cabarets ont la même odeur que Vincent. Je préfère n'avoir pas tant d'esprit et voir plus loin que le bout de mon nez. J'aime ceux d'ici, moi; mon petit avoir est pour eux. Si j'en demande trop, qu'on me dise: Tais-toi. Je voudrais savoir ce que sera le chevalier René de Kervigné.
—Ce qu'il voudra, parbleu! répliqua mon oncle Bélébon.
—Ce qu'il voudra!» répétèrent l'une et l'autre Kerfily.