Je crus que le parterre allait se précipiter en avant pour empêcher cette injustice. Ma cousine me dit à l'oreille:
«Le voici aux stalles d'orchestre, à gauche. Vois s'il a l'air d'un domestique.»
Mes yeux suivirent son doigt et rencontrèrent la seule personne comme il faut qui fût dans la salle. C'était un gentleman vêtu de noir dont la tenue pouvait passer, en vérité, pour irréprochable. Il tourna la tête; je saisis son profil perdu: c'était Laroche.
Le brigand des montagnes haranguait sa troupe et l'on faisait des préparatifs pour pendre le jeune premier aux branches d'un arbre qui avait des feuilles de cucurbitacée. Le parterre m'inquiétait. Un des membres de la jeunesse dorée s'étant permis de rire reçut une pomme qui s'écrasa en cocarde sur son œil. On n'était pas là pour s'égayer.
«Je parie, dit ma cousine, que Mlle Annette Laïs va sortir de terre pour délivrer ce grand benêt...... Tiens, dans la baignoire, à droite, reconnais-tu ce respectable crâne?»
Il appartenait en propre au président qui se montrait, en effet, mais si peu!
Il y eut dans la salle un long murmure. Le jeune premier pendu poussa un cri, et les brigands de la montagne s'écartèrent épouvantés.
Elle ne sortait pas de terre, mais c'était bien elle, car son nom éclata parmi l'enthousiasme des bravos: «Annette Laïs! Annette Laïs!»
Laroche lui-même applaudissait de ses mains fort bien gantées, et le président eut un sourire.
Elle ne sortait pas de terre. Je vois son entrée vaguement et comme on cherche la trace fugitive d'un rêve d'opium. Il me semble que la voix de l'orchestre devint plus douce qu'un soupir. Le décor se fondit, lumineux et confus dans des gammes d'arc-en-ciel; un nuage perlé passa; elle bondit, fleur ailée, au milieu d'un tourbillon de feuilles de roses......