Loin de moi, la pensée de faire envie à votre pénurie, en vous détaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon père, fils aîné du marquis de Rudelame, qui lui-même était le fils aîné du duc portant le même illustre nom, avait épousé Fanchon de la Roque- Aigurande, descendante et unique héritière des captals de Buch, cadets de la maison de Foix. À l'âge de dix ans, j'avais une poupée qui coûtait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait des boucles de rubis à ses jarretières.
Passons… Je l'ai bien payé plus tard!
Le château de Mauruse est une antique demeure perchée au sommet d'une montagne et entourée de précipices sans fond qui rejoignent les fameux étangs de Ville-d'Avray par des percées souterraines. Il fut bâti par Anguerrand de Carthagène qui tua en combat singulier le bailli de Chavanette, derrière Bicêtre, sous Henri II.
Passons… Si je vous disais les diverses illustrations de ma famille, ça vous humilierait et nous n'en finirions plus.
À l'époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour, heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant.
La révolution le surprit à l'improviste. Quand on vint pour piller son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac. Il n'eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l'émigration avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en perles fines, heureusement.
Il arriva ainsi à Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de 250 guinées, ou si vous le préférez 8.750 francs. Ça vous semble encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l'adorait.
Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu'il contracta plusieurs mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté par l'envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de cette importante compagnie: La Grande Famille des voleurs à Londres.
Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme indigne de l'estime générale.
Je suis suspecte de partialité, puisqu'il est mon ancêtre, mais la vérité me force à déclarer qu'il garda toujours une certaine tenue au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il faisait exécuter ses meurtres par des employés.