Les barres, la ronde, ah! fi!—Songez que, dans trois mois, elles pouvaient être mariées.
Il y avait un cavalier au bout du jardin; au sommet du cavalier, il y avait une tonnelle. C'était là que les deux grandes (on les appelait ainsi dans la pension), c'était là que les deux grandes par excellence aimaient à se reposer. Du cavalier, on apercevait un petit coin de Paris: l'avenue de Saxe, le rond-point de Breteuil et les maisons situées à l'extrémité de la rue Neuve-Plumet.—Quand il venait quelqu'un, grande, moyenne ou petite, déranger nos deux compagnes dans leur sanctuaire, elles se fâchaient.
Elles s'aimaient, il fallait voir! Vous connaissez ces amitiés de pension qui ne doivent finir qu'avec la vie. Elles ne pouvaient absolument pas vivre l'une sans l'autre. Toutes deux avaient le même âge. Césarine avait fait son éducation entière à la pension Géran; Maxence n'y était que depuis dix-huit mois; mais il leur avait à peine fallu un jour pour éprouver cette commune sympathie qui les entraînait l'une vers l'autre.
C'était Maxence qui avait ces beaux cheveux d'un brun fauve. Elle était pâle, et son profil, sculpté hardiment, rappelait les contours de la madone espagnole. Il y avait comme un feu latent dans le regard de ses grands yeux noirs, frangés de cils énormes. Sa bouche harmonieuse et pure souriait peu, mais noblement. Sa taille était haute, élancée et forte à la fois. Il y avait dans tous ses mouvements je ne sais quelle grâce fière, impossible à définir.
Césarine, moins belle assurément, était peut-être plus jolie. Maxence de Sainte-Croix était une femme tout à fait, tandis que Césarine gardait beaucoup de sa gentillesse d'enfant. Ses traits avaient une délicatesse extrême; ses yeux d'un bleu foncé petillaient d'esprit et de malice sous les masses cendrées de ses admirables cheveux blonds; sa taille, qu'on eût prise dans la main, était merveilleusement modelée.—Avec cela, des pieds à chausser large la pantoufle de Cendrillon et des mains de fée...
Ce fut un grand tumulte tout à coup.
—Voilà le plaisir, mesdames!... voilà le plaisir!
—Carabosse! la petite bonne femme Carabosse! cria-t-on de toutes parts.
Elle était sur le seuil d'une porte basse qui communiquait avec la cour de la pension, le poing sur la hanche, la main au couvercle de sa boîte à plaisirs.—Il y avait là des fillettes de douze ans, qui étaient plus hautes qu'elle; mais ce fou rire qui s'était emparé de toute la pension à sa vue n'avait rien de moqueur.—On saluait ainsi tous les jours la petite bonne femme. On l'aimait. Elle avait la réplique si bonne et le visage si joyeux.
Et propre! et leste encore, quoiqu'elle fût vieille! et toujours prête à faire crédit à l'insu de la sous-maîtresse!