Clérambault s'arrêta.

—Voulez-vous que je vous marie, monsieur Fromenteau? demanda-t-il.

—Ah! patron! répondit le pauvre diable, dont les yeux se baissèrent mélancoliquement,—ne plaisantons pas là-dessus, je vous prie... chacun a ses affaires de cœur... Je suis né constant, et je n'épouserai jamais que Stéphanie.

Il regarda Clérambault en dessous pour voir si celui-ci riait; mais Clérambault s'occupait déjà d'autre chose. Fromenteau, tout pâle et tout maigre, avec des yeux fatigués, cachés derrière des lunettes rondes, ne présentait pas un aspect très-séduisant, et cependant il y avait un sentiment si vrai sous le comique de ses paroles, que bien des gens l'eussent volontiers écouté.

Il reprit avec ce plaisir triste qu'on éprouve à sonder sa propre maladie morale:

—A peine au sortir de l'enfance...

—Quatorze ans, au plus, je comptais, interrompit Clérambault sur l'air de Joseph vendu par ses frères.

Fromenteau poussa un gros soupir; mais il poursuivit:

—J'avais un peu davantage: seize ans, seize ans et demi... Ah! patron, il y a longtemps de cela! J'étais rhétoricien... elle portait les chapeaux chez une modiste de la rue Saint-Honoré... dans le haut... je la rencontrai un jour d'orage et je lui prêtai mon parapluie... je n'avais pas de position: elle épousa M. Lebel, son premier, suisse à Saint-Philippe du Roule... un homme que je n'aimais pas... Il mourut... si vous saviez comme elle est bien en veuve!... Je déclarai mes sentiments; elle ne me rebuta pas... mais je n'avais pas de position faite; elle fut obligée, bien malgré elle, d'épouser son second, M. Mullois, garde du commerce... un homme que je détestais... il mourut aussi... J'accourus: je la trouvai embellie et occupée à remettre à la mode son ancien deuil de veuve... elle eut des bontés pour moi; mais, hélas! je n'avais pas encore de position faite: son troisième se présenta et fut accueilli, M. Mouillard, bandagiste... un homme que je n'ai jamais pu voir!...

—Tournez à droite! commanda M. Garnier de Clérambault.