Il y avait, vers l'extrémité orientale de l'hôtel, deux croisées dont les persiennes étaient closes. Elles donnaient sur un gracieux parterre au delà duquel un quinconce de grands ormes abaissait des branches pleureuses jusque sur la pelouse.

Deux cignes nageaient silencieusement sur le bassin aux lèvres de marbre et se jouaient autour du jet d'eau patient, qui dispersait au soleil sa petite gerbe nacrée.

Ces deux croisées appartenaient à la chambre à coucher de la comtesse Béatrice.

Un temple charmant que l'amour du comte Achille s'était plu à rendre digne de l'idole!

Car il aimait bien, au commencement, ce comte Achille. C'était un de ces cœurs fougueux dont les premières ardeurs imitent à s'y méprendre la passion délicate et profonde. Ceux-là sont d'autant plus dangereux qu'ils ne mentent point. Leur âme est donnée de franc jeu.

Seulement, ils la reprennent.

La chambre à coucher de la comtesse Béatrice, tendue de lampas bleu sur bleu, montrait à demi, ce malin, les mignardes coquetteries de son style Louis XV. On voyait bien que ces meubles, ces tentures et ces délicieux colifichets avaient été appareillés à plaisir par le soin amoureux d'un artiste. C'était adorablement joli, et rien ne manquait dans ce boudoir-musée, qui résumait le luxe du XVIIIe siècle.

Il faisait presque nuit. La mousseline des Indes tamisait ces douces lueurs qui venaient du jardin au travers des persiennes closes et des tentures tombantes. Il fallait s'accoutumer à cette obscurité pour apercevoir, au fond de l'alcôve, parée comme un autel, le délicieux visage de Béatrice endormie.

Vous avez tous éprouvé une surprise mêlée de colère à la vue de certains abandons. Il y a des femmes si belles et à la fois si bonnes, que l'injure qui les frappe semble un sacrilége et un blasphème.

Le cœur se serre quand on songe que le malheur et la tristesse peuvent courber ces fronts d'ange, et qu'une créature, la plupart du temps inférieure, a le pouvoir de cacher sous une voile de deuil ces radieuses auréoles.