»Je comble ici une lacune; car je me souviens que je t’ai conduite au bal de l’hôtel de Mersanz en sortant de chez la baronne. Avant d’arriver au bal, j’aurais dû te parler de cette petite bonne femme à la boîte cylindrique, criant de sa voix douce, sur l’Esplanade des Invalides: «Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir.»

»Cette petite vieille est un mystère comme notre Brinvilliers. C’est la bonne fée de ce terrible conte. Ah! vous croyez, vous autres, que le fantastique est mort! Rien ne meurt. Je suis persuadée que les mémoires de Marguerite Vital feraient un livre très-intéressant, pourvu qu’elle ne commençât pas son histoire à la naissance de son arrière-grand’tante; mais je ne les ai pas lus, parce qu’elle ne les a point écrits, et je suis obligée de me borner à ce qu’elle a bien voulu me dire.

»Je la pris à la volée en sortant de chez la baronne, et je la fis monter, bon gré mal gré, dans ma voiture. Elle accueillit d’abord mes questions avec une certaine défiance; mais elle sait tout, cette fée. Quand je lui eus dit mon nom, elle se dérida tout d’un coup.

»—Je vous connais, ma belle dame, me dit-elle; je suis du quartier depuis si longtemps... J’ai tenu la porte du no 81, là bas, rue de l’Université, quand vous étiez demoiselle et quand vous demeuriez au 76 avec votre maman, une bien respectable chrétienne... Je vis passer la noce qui allait à Saint-Thomas-d’Aquin... Ah! dame! ces jeunes ménages ne sont pas toujours tranquilles... et vous étiez bien jeunes tous deux, le vicomte et vous.

»Elle poussa un gros soupir; je compris bien qu’il y avait là de lointaines souffrances.

»Un quart d’heure après, nous étions une paire d’amies.—Mon premier dessein avait été de la conduire chez moi; mais elle me proposa de la suivre dans son réduit, et j’acceptai avec empressement.

»Si peu d’attention que tu aies donné à mes premières lettres, ma bonne Aglaé, à cause de l’incohérence ou de l’obscurité des détails que je te fournissais sans préparation aucune et par suite seulement du besoin que j’avais de parler, tu dois te souvenir que Marguerite Vital était la concierge du no 37 bis de la rue du Cherche-Midi, où demeurait madame Seveste. Elle ne me donna pas sur cette affaire tous les renseignements que j’aurais désirés. Quelque chose semblait la retenir. Ce n’était point défaut de confiance. Il est évident pour moi qu’elle a, pour se taire, quelque motif de haute délicatesse.

»Ne t’y trompe pas: Marguerite Vital, dans la très-humble position où Dieu l’a laissée, est une femme pour qui cette expression haute délicatesse ne dit rien de trop. Elle est absolument au-dessus du capitaine Roger, son mari, qui dut l’abandonner autrefois parce qu’il ne la comprenait point. Elle est digne en tout d’être la mère de cette créature angélique, Béatrice de Mersanz, et d’un autre ange dont j’ai dû prononcer le nom dans mon récit de la scène du bal, mais un ange à moustaches, celui-là, le magnifique et trop doux lieutenant Vital.

»Elle n’a fait aucune difficulté de m’avouer ces deux points.

»—Je sais, m’a-t-elle dit, que vous ne ferez pas mauvais usage de ma confidence, et, d’ailleurs, le danger n’est pas là. Aucun effort humain ne peut empêcher une catastrophe. Elle aura lieu bientôt. Le plus tôt sera le mieux. Nous en sortirons avec l’aide de la Providence.