»A l’heure dite, on vit arriver le maréchal pour M. de Mersanz. Le comte de X... a des témoins dans le quartier: il en fournit un, et le combat commença à l’épée.

»A l’épée comme au pistolet, mon pauvre Henri est toujours parfaitement sûr de son affaire. Il a une douzaine de piqûres pour s’être battu six fois. Le comte Achille, ne t’y trompe pas, est un homme aussi brave qu’habile au maniement des armes. Je suis toujours étonnée quand je vois le courage, même ce banal courage de duelliste, s’allier à de si tristes défaillances du cœur.

»Les choses se sont passées au contentement parfait de cet honnête comte de X... Henri a reçu son dû, c’est-à-dire sa blessure, et les chirurgiens se sont emparés de lui.

»Avant le combat, je dois mentionner cette circonstance: le maréchal avait refusé la main du comte Achille, son neveu. Après l’engagement, il s’est séparé d’Achille sans mot dire. C’est lui qui est monté dans la voiture d’Henri pour le conduire à la maison.

»Je n’ai pas eu un coup trop violent. Henri m’est arrivé sur ses jambes, un peu pâle, il est vrai, et le bras en écharpe, mais le sourire aux lèvres. On l’a mis au lit tout de suite. Depuis ce temps, je le veille. Il me dit que je suis son ange gardien. Nous ferions bien rire peut-être ceux qui écouteraient à notre porte, car nous échangeons des fadeurs à qui mieux mieux. Mais ces fadeurs, c’est l’amour. Nous sommes heureux comme une paire de tourterelles au printemps.

»Tu te doutes bien que, ce matin-là, je n’avais pas commis le péché de paresse. Au moment où l’on me ramenait mon Henri, je rentrais, moi aussi: je venais de faire ma visite à la mansarde de Marguerite Vital.

»Ils étaient là tous les trois, campés dans cette pièce étroite: Marguerite, Béatrice et le capitaine Roger.

»Béatrice avait encore sa toilette de bal. Elle ne s’était point couchée. Elle avait passé la nuit auprès de son père, pris d’une sorte de transport au cerveau. Je ne peux pas le dire, Aglaé, ce qu’il y aurait eu de tristesse en ce lieu, sans la petite bonne femme.

»Quand je suis entrée, elle avait sa fille sur ses genoux. Le père, un peu calmé, sommeillait à demi, la figure hâve et pleine de cheveux gris en désordre. Le lieutenant était venu les voir au point du jour: son devoir l’avait rappelé à la caserne.

»Elles se levèrent toutes deux pour me laisser l’unique chaise. Marguerite, en voyant mes yeux se mouiller à l’aspect de sa fille, serra mes deux mains contre son cœur. Béatrice me tendit silencieusement son front. J’ai remarqué cela: le malheur est une enfance parce qu’il est une faiblesse. Les gens qu’un grand coup vient de frapper ont des habitudes et des gestes d’enfant, parmi la majesté même de leur infortune.