Je vois partout cette terrible chose qui a nom le vampirisme: ce don de vivre aux dépens du sang d'autrui. Et avec quoi sont faites toutes ces gloires, sinon avec du sang?

Avec du sang, dit-on, les hermétiques créaient de l'or; il leur en fallait des tonnes. La gloire, plus précieuse que l'or, en veut des torrents.

Et sur ce rouge océan un homme surnage, vampire sublime, qui a multiplié sa vie par cent mille morts.

Je désertai dans mon âme la cause de ma soeur. Peut-être y avait-il un charme secret à protéger d'en bas, moi si faible, la marche providentielle de ce géant. Je le protégeai, voilà le vrai: la Fable raconte en souriant ce que put pour le lion roi le plus humble des animaux.

Je le protégeai dans ces longues marches au travers des sables de l'Egypte. Je le protégeai pendant la traversée, et lorsqu'il livra cette autre bataille, au conseil des Cinq-Cents, bataille où le sang-froid sembla un instant l'abandonner, je le protégeai encore.

Il y eut là un moment, je vous le dis, où ses fameux grenadiers n'aurait pas su le défendre. Et malheur à qui se laisse défendre trop souvent par des soldats ailleurs que dans la plaine, où est la place des soldats!

Ma soeur se demandait si quelque démon protégeait la vie de cet homme.
Sa conspiration s'obstinait, infatigable.

Le 10 octobre de l'année 1800, ma soeur mit un poignard dans la main de Giuseppe Ceracchi, jeune sculpteur déjà célèbre, dont elle avait enivré l'âme chevaleresque. Aréna, Demerville et Topino-Lebrun avaient juré que Bonaparte ne verrait pas la fin de la représentation des Horaces, qu'on donnait ce soir-là.

Un billet d'une écriture inconnue prévint le général Lannes.

J'ai pleuré sur la mort de Ceracchi.—Mais Bonaparte fut sauvé.