—Vous entendez, Laurent! vous entendez, Charlevoy! Prévenez M.
Despaux qu'il ne quitte pas la préfecture, et vous-mêmes restez aux
environs… Il y aura un service de nuit, s'il le faut… Allez!…
Petite parole! il y a des gens pour qui on ne saurait trop faire.

—Voyez-vous, bon ami et voisin, reprit Berthellemot quand les deux agents eurent disparu, tout ici est ordonné, huilé, graissé comme une mécanique en bon état. Le premier consul sait bien que je suis l'âme de la maison; il aurait désiré m'élever à des fonctions plus en rapport avec mes capacités, mais je fais si grand besoin à cet excellent M. Dubois. D'un autre côté, je me suis attaché à cette pauvre bonne ville de Paris, dont je suis le tuteur et le surveillant… l'espiègle qu'elle est me donne bien quelque fil à retordre, mais c'est égal, j'ai un faible pour elle… Ah ça! maintenant que nous voilà seuls, causons… Quand vous verrez le premier consul, j'espère que vous lui direz avec quel empressement je me suis mis à votre disposition…

—Puis-je vous expliquer mon affaire, monsieur l'employé?

—Oui, certes, oui, répondit Berthellemot. Je vous appartiens des pieds à la tête. Seulement, vous savez, pas de détails inutiles; ne nous noyons pas dans le bavardage! le bavardage est ma bête noire. En deux mots, je me charge d'expliquer le cas le plus difficile, et c'est ce qui fait ma force… Prenez votre temps! recueillez-vous. C'est qu'il est comme cela! j'entends le premier consul! Il a dû être vivement frappé de cette bizarrerie: un homme qui lui dit Sire et Votre Majesté, en pleine Convention!… Et savez-vous? souvent des personnes placées dans des positions… originales prennent plus d'influence sur lui que les plus importants fonctionnaires… Je suis tout oreilles, mon cher monsieur Sévérin.

—Monsieur l'employé supérieur, commença Jean-Pierre, quoique je n'aie aucunement le désir de vous raconter ma propre histoire, il faut que vous sachiez que je me suis marié un peu sur le tard.

—Et comment va madame? interrogea bonnement M. Berthellemot.

—Assez bien, merci. Quand je l'ai épousée, en 1789…

—Grand souvenir! piqua le secrétaire général.

—Elle avait, poursuivit Jean-Pierre, un enfant d'adoption, une petite fille…

—Voulez-vous que je prenne des notes? l'interrompit Berthellemot avec pétulance.