—Monsieur l'employé supérieur, prononça Jean-Pierre lentement, chaque homme a quelque point sur lequel précisément il ne lui plaît pas de s'expliquer. Si j'étais interrogé en justice, je répondrais selon ma conscience.

—Très-bien, monsieur Sévérin, très-bien… Vous croyez au vampires, cela me suffit pour le moment… Je voulais vous dire qu'à l'heure où nous sommes, cent mille personnes, à Paris, sont persuadés qu'un être de cette espèce rôde dans les nuits de la capitale du monde civilisé.

—Je venais vous parler de cela, monsieur l'employé, l'interrompit
Jean-Pierre, et si vous le voulez bien…

—Pardon! encore un mot! un simple mot… Croiriez-vous que nous en sommes encore à l'état d'ignorance la plus complète sur la matière, malgré les savants ouvrages publiés en Allemagne. Moi, je lis tout, sans nuire à mes occupations officielles. Voilà où mon organisation est véritablement étonnante! Nos badauds appellent l'être en question la vampire, comme s'il n'était pas bien connu que la femelle du vampire est l'oupire ou succube, appelée aussi goule au moyen âge… J'ai jusqu'à présent onze plaintes… sept jeunes gens disparus et quatre jeunes filles… Mais je vous ferai observer, et ce sont les propres termes de mon rapport à M. le préfet, qu'il n'y a besoin pour cela ni de goule, ni de succube, ni d'oupire. Paris est un monstre qui dévore les enfants.

—A dater de l'heure présente, monsieur l'employé, dit Jean-Pierre qui se leva, vous avez treize plaintes, puisque je vous en apporte deux: une en mon nom personnel, une au nom de mon compère et compagnon, le citoyen Morinière, marchand de chevaux, que vous avez pris pour Georges Cadoudal.

Berthellemot se toucha le front vivement.

-Je savais bien que j'avais quelque chose à vous demander! s'écria-t-il. On devrait prendre des notes. Eprouvez-vous quelque répugnance à me dire depuis combien de temps vous connaissez ce M. Morinière?

—Aucune. Je l'ai vu pour la première fois il y a deux ans, Il venait à ma salle pour maigrir. C'est une bonne lame.

—Est-ce l'habitude, parmi les marchands de chevaux, de connaître et de pratiquer l'escrime?

—Pas précisément, monsieur l'employé, mais la meilleure épée de
Paris, après moi, qui suis un ancien chantre de paroisse, est François
Maniquet, le boulanger des hospices… le métier n'y fait rien.