Quant à couper le courant en droiture, autant eût valu essayer de marcher sur l'eau comme Nôtre-Seigneur. Le bateau de plaisance du premier consul, que j'ai vu à Saint-Cloud, n'aurait pu soutenir la dérive avec ses seize rameurs.
Cependant l'envie que j'avais de voir de plus près devenait une passion; la fièvre me montait à la tête. Je redoublai d'efforts, et, remontant jusqu'à la pointe de l'Archevêché, je me lançai dans le courant, qui porte en cet endroit vers la rive droite.
Comme j'étais au milieu du fleuve, perdant, hélas! tout ce que j'avais gagné, il y eut un grand éblouissement de lumière. La lune traversait une flaque d'azur, et chaque tourbillon de la rivière se mit à briller, comme si on eût agité à parte de vue des millions d'étincelles.
Le corps, rapetissé par la distance, m'apparut une dernière fois, remontant toujours et se perdant sous l'ombre des grands arbres qui bordent le quai des Ormes.
Là-bas, non loin du pont Marie, le long de l'eau et justement sous le quai des Ormes, il est un lieu sacré pour nous, j'entends pour ma femme, pour Angèle, pour moi et pour René Kervoz aussi, j'espère.
Angèle nous disait tout. Elle nous amenait là quelquefois, sur le gazon, parmi les fleurs, pour nous conter comme quoi, en ce lieu même, par un beau soir de printemps, son coeur et celui de René s'unirent en prenant Dieu à témoin.
J'y venais souvent, et depuis que le malheur était autour de nous, j'y priais parfois.
Je ne sais pourquoi j'eus le coeur douloureusement serré, en voyant le cadavre entrer sous cette ombre où nous placions de si chers souvenirs.
Tous mes efforts tendaient à aborder la rive droite; car il était désormais évident pour moi que je ne pourrais point atteindre mon but en restant dans mou bateau.
Descendre sur la berge et courir à toutes jambes vers le pont Marie, tel était le seul plan raisonnable.