La seule chose qui étonnât dans l'histoire d'Ezéchiel, c'était le rare bonheur avec lequel il avait vaincu les difficultés matérielles qui s'opposaient à l'établissement même de son cabaret.

Le quai de Béthune présentait alors comme aujourd'hui un alignement rigide et monumental. Il n'y avait point là de place pour une baraque. De l'autre côté de la pointe, aux environs de l'hôtel Lambert, qui donne son nom maintenant aux bains des dames, on trouvait bien quelques masures, mais elles tournaient le dos au lieu consacré déjà par la première trouvaille. Il fallait que le Casino fût à proximité de la plage: on ne pouvait mieux choisir que le coin de la rue de Bretonvilliers.

Seulement les deux coins de cette rue étaient formés par deux grands diables d'hôtels aux murs rectangulaires, en pierres de taille, épais comme des remparts. Le vrai miracle, pour Ezéchiel, c'avait été d'obtenir la permission d'attaquer un de ces angles et de nicher son bouge dans l'épaisseur de cette noble maçonnerie, comme on voit la larve impudente arrondir sa demeure dans l'aubier sain d'un grand arbre.

Ezéchiel avait obtenu cette permission.

Le cabaret de la Pêche miraculeuse, sorte de caverne irrégulière, s'insinuait en boyau à l'intérieur des bâtiments et ne prenait qu'un tiers environ de la hauteur du rez-de-chaussée. Depuis que le Marais a pris faveur dans l'industrie, nombre d'hôtels ont du reste, suivi cet exemple, ouvrant leurs propres flancs, comme le pélican, non point par charité, mais par avarice.

Le sol du cabaret d'Ezéchiel était un peu plus bas que la rue. On y buvait, on y mangeait, on y jouait, on y achetait lignes, hameçons, appâts, gaules, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour harponner des poissons, nourris de bagues chevalières.

L'hôtel appartenait à un respectable vieillard, M. d'Aubremesnil, ancien conseiller au parlement, qui n'avait point émigré et vivait à Versailles. Il n'y avait d'habité qu'un pavillon, situé au bout d'un grand jardin, et dont l'entrée était rue Saint-Louis, vis-à-vis des communs de l'hôtel Lambert.

Ce pavillon avait été loué quelques mois auparavant par une jeune dame d'une rare beauté, qui vivait solitairement et s'occupait de bonnes oeuvres.

Quand notre homme, le «patron» des maçons du Marché-Neuf, arriva au seuil du bouge à demi souterrain où le brave Ezéchiel était maître après Dieu, il hésita, tant l'aspect de cette caverne était repoussant et obscène. Il y a bien longtemps que Paris a jeté loin de lui ces souillures; Paris, malgré les exagérations de certains peintres à la plume, est une des villes les moins déshonorées de l'univers. Ce qui, à Paris, serait de nos jours une monstrueuse exception, se rencontre à chaque pas dans les plus beaux quartiers de Londres, cette Babylone de la débauche glaciale et de l'ennui impudique.

Mais les moeurs de Paris, en 1804, gardaient encore l'effronté cachet du Directoire. La lanterne de la Pêche miraculeuse n'éclairait bien que le dehors. Au dedans, c'était un demi-jour brumeux, dans lequel grouillaient des nudités à peine voilées. Une demi-douzaine de femmes étaient là, vautrées sur des sophas de bois recouverts de quelques brins de paille, buvant, jouant ou regardant jouer un nombre égal d'hommes appartenant à la classe abandonnée des batteurs de pavés. Ce n'était pas français, à vrai dire, pas plus que les stupides et froides nuits de Paul Niquet ne sont françaises. On peut regarder ces hideuses choses comme des emprunts désespérés faits à la dégradation anglaise.