La jalousie de celles qui aiment profondément ne se trompe guère. Il est en elles un instinct subtil et sûr qui leur désigne la rivale préférée.
Angèle avait reconnu le profil de sa rivale sur la mousseline des rideaux, et nous l'avons dit comme cela était, Angèle, dans cette silhouette mobile, avait deviné jusqu'à l'or léger qui frisait en délicieuses boucles sur le front de l'étrangère.
Franchissons cependant cette porte entr'ouverte qui laissait passer de joyeuses lueurs.
C'était une pièce beaucoup plus petite, et le seuil qui séparait les deux chambres pouvait compter pour un espace de six cents lieues. Il divisait l'Occident et l'Orient.
De l'autre côté de ce seuil, en effet, c'était l'Orient, les tapis épais comme une pelouse, les coussins accumulés, la lumière parfumée. Vous eussiez cru entrer dans un de ces boudoirs féeriques où les riches filles de la Hongrie méridionale luttent de magnificence et de mollesse avec les reines des Mille et Une Nuits.
Le contraste était frappant et complet. A droite, c'était la roideur mélancolique et un peu moisie du grand siècle; à gauche de la cloison, le luxe voluptueux, la somptuosité demi-barbare de la frontière ottomane s'étalaient, comme si en ouvrant la croisée on eût pu voir à l'horizon les minarets de Belgrade, la blanche ville.
Dans la première pièce il faisait froid; ici régnait une douce chaleur où passaient comme de tièdes courants chargés de langueurs odorantes.
La lumière de deux lampes magnifiques, rabattue par deux coupoles de cristal rosé, tombait sur une ottomane environnée d'arbustes exotiques en pleine fleur.
Il y avait là un jeune homme et une jeune femme: deux belles créatures s'il en fut jamais; la jeune femme demi-couchée sur l'ottomane, le jeune homme assis sur les coussins à ses pieds.
C'étaient bien les deux silhouettes du rideau: René de Kervoz d'abord, qu'Angèle aurait reconnu entre mille, et quant à la femme, Angèle avait pu, sans se tromper, prendre son profil pour celui de la blonde étrangère. Les traits offraient en effet une parité complète: mêmes yeux, même bouche souriante et hautaine, même dessin de visage, exquise dans sa délicatesse.