Odyssée de madame Saladin
Il y avait en ce Saladin, si remarquable dès son jeune âge, de la femme, de la vieille femme.
Notre siècle, du reste, est extraordinairement fécond en adolescents ratatinés. Nous voyons cela dans les lettres, dans les arts, partout, même dans l'amour. Chérubin a toujours quinze ans, mais il fait ses farces avec un lorgnon dans l'œil: il a mal aux dents, il craint les courants d'air, et porte de la flanelle sur la peau, en se moquant de ses illusions perdues.
Une vieille femme, sachant l'enfance sur le bout du doigt, n'aurait pas pris de meilleures précautions que Saladin, et sa conduite adroite mérite d'autant plus l'approbation des connaisseurs qu'en définitive il n'avait pu donner aux études de mœurs qu'une portion très minime de son temps, occupé qu'il était, depuis sa plus tendre jeunesse, à perfectionner son talent d'avaleur de sabres.
Il les avalait très bien au figuré comme au réel, et nous le verrons travailler sur un théâtre bien autrement important que celui de madame Canada.
Le trouble produit en lui par la rencontre de monsieur le duc de Chaves ne dura qu'un instant. Il ne savait point son nom; il le connaissait seulement pour l'avoir vu la veille dans cette position fâcheuse d'un homme du monde suivant une femme appartenant à la classe populaire.
L'idée lui vint tout à coup d'exploiter cette situation.
Faisant appel à son effronterie native, il intervertit les rôles résolument et attaqua au lieu de se défendre.
—Si vous vous dépêchez bien vite, mon prince, dit-il, vous allez peut-être encore la rencontrer là-bas... N'ayez pas peur: le factionnaire ne peut pas nous entendre, et d'ailleurs il s'en bat l'œil, ce brave militaire.
Le duc avait le rouge au front. Pour riposter à de pareilles attaques, même quand on est grand de Portugal de première classe et qu'on a affaire à la plus misérable des créatures, il faut avoir le mot net et précis qui remet chacun à sa place.