Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l'histoire de leurs jeunes amours, non pas peut-être selon l'exacte vérité, mais telle que la colorait désormais son souvenir dévot, telle que la lui montrait sa passion agrandie.

Quand il arriva au voyage de sa mère en deuil, sa mère tant aimée, qui venait lui dire: «Je n'ai plus que toi, aie pitié de moi», Médor ressentit le plus terrible embarras qu'il eût éprouvé en sa vie.

Il ne savait plus dire c'est bien ou c'est mal, car l'amour d'une mère est compris par ceux-là mêmes que leur mère jeta dans un berceau d'hôpital.

Il prit pour Justin, suivant sa mère malgré l'appel du bonheur, ce respect qu'inspirent aux intelligences élémentaires les victimes de la fatalité.

Et quand il sut que Justin, pour obéir à cet autre cri: «Notre petite est perdue», avait abandonné aussi la solitude désespérée de sa mère, il joignit ses grosses mains et murmura:

—Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous!

Médor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d'espérer. Il alla un matin jusqu'à Épinay avec la pensée que, peut-être, Lily avait voulu revoir le paradis de ses jeunes tendresses.

Là-bas, les amours vont et viennent. On ne s'y souvenait même plus du petit ménage.

Justin, lui, s'engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose d'ascétique. Il n'avait qu'une pensée et son silence même l'exhalait d'une façon chaque jour plus touchante. Le portrait photographié, cette douce femme qui berçait un nuage dans ses bras, était pour lui comme le symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cachée je ne sais où, courant les champs et les bois, au gré d'une folie paisible et chantant la chanson des mères au cher petit fantôme que son délire clément lui rendait.

Ou bien, il la voyait morte.