«Quand mademoiselle Saphir fit sa dernière élévation sans balancier, elle retomba au milieu d'une pluie de bouquets. Outre que moi et madame Canada nous avions dépensé une trentaine de sous et cinq ou six places données à des amis pour l'encourager dans son premier pas à l'aide de bouquets d'administration, il y avait des gens qui étaient sortis tout exprès pour acheter des lilas et des roses. Ceux qui n'en avaient pas criaient qu'ils en apporteraient le lendemain. Sans exagérer, je puis spécifier que la portion des habitants de Nantes rassemblés ce soir au Théâtre Français et Hydraulique, dont j'étais en nom dans sa direction maintenant avec madame Canada, manifesta des transports approchant de la démence.

«Dès qu'elle eut fini, presque tout le monde s'en alla, et il ne resta pas trente pelés pour voir monsieur Saladin avaler ses sabres. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble résulter de mes observations que la partie de l'avaleur, si intéressante pourtant, continue de baisser dans notre patrie. Tout change, j'ai vu une époque où vous auriez fait courir l'élite d'une ville, rien qu'en annonçant l'avalage, opéré par un artiste d'un mérite inférieur à celui de Saladin, qui, malgré les défauts de son cœur et de son esprit, comprenait joliment son affaire.

«Mademoiselle Saphir regagna notre retraite entre deux haies formées par la troupe. Cologne, Poquet et Similor lui-même battaient des mains sur son passage. Elle n'en paraissait pas plus fière; mais quand madame Canada, inondée des larmes de son bonheur, voulut la presser sur sa poitrine, la petite eut comme un spasme, elle se rejeta en arrière, elle trembla, et nous devinâmes sur ses lèvres ces mots qu'elle ne prononçait déjà plus: «Maman, maman, maman...»

«L'instant après, elle s'élança vers sa mère d'adoption et la couvrit de caresses.

«—Vieux, me dit Similor toujours prêt à profiter des circonstances pour subvenir aux besoins de son existence déréglée, c'est des dérisions que de récompenser par soixante et quinze centimes le talent d'une telle artiste incomparable. Ayant toujours la tutelle de mon fils Saladin, qui sera majeur seulement dans huit mois, j'exige que les feux de mademoiselle Saphir soient portés à 1 franc 50 centimes journellement et que je les touche.

«Madame Canada voulait refuser, mais, dans le but de garder la paix intérieure, je consentis à cette nouvelle exagération de mon ancien ami.

«—Laisse bouillir le mouton, dis-je à ma compagne, Saladin, sans le vouloir, a payé bien cher les soins que je donnai à sa petite enfance. N'oublions pas que nous lui devons mademoiselle Saphir et que mademoiselle Saphir est la poule aux œufs d'or, qui nous permettra de passer nos vieux jours dans l'opulence.

«Ce n'est pas trop dire. Le lendemain, plus d'affiches, mais en revanche, devant la galerie où se faisait le boniment, une petite pancarte annonçait que, pendant les représentations de mademoiselle Saphir, le prix des places serait momentanément doublé. Les collègues de la foire vinrent lire la pancarte dans la matinée, et désapprouvèrent la mesure à l'unanimité; nonobstant, dès la première fournée, nous refusâmes du monde, et avant de nous coucher, je pus compter 150 francs de bénéfice.

«C'était le Pérou, l'Eldorado, le rêve impossible; on n'avait jamais rien vu de pareil!

«Nous restâmes dix jours à Nantes; nous aurions pu y rester cent ans, s'il y avait des foires de cette durée; la recette n'avait pas baissé d'un centime.