Saladin désirait l'argent pour l'argent; c'était un calculateur étroit, un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son pécule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.

Ces avares naïfs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils grattent leur trou avec une lenteur acharnée, comme le ver qui a raison du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer.

Sa force était dans ce fait énoncé par lui-même et qui résumait l'exacte vérité: il n'avait jamais eu qu'une idée depuis l'âge de raison. Il suivait une affaire, romanesque au début, mais à laquelle sa persistance donnait une base réelle. Il avait travaillé en vue de cette affaire et non pas pour autre chose. Sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Saphir, calculée avec une audacieuse prudence, se rapportait à son affaire. Dans les premières années qui suivirent l'enlèvement de Petite-Reine et alors que personne ne faisait attention à lui, il avait trouvé moyen de quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'à Paris, accomplissant pour cela de véritables voyages.

C'était ici son élément: la petite ruse, le travail de furet. Il avait battu le quartier Mazas pouce à pouce, et, bien sûr de n'être pas reconnu, il était parvenu à savoir, par les voisins, par madame Noblet, par les bas employés du bureau de police, tout ce qui se pouvait apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle avait mené, son départ mystérieux, et jusqu'au nom, que personne ne savait, de l'homme qui l'avait enlevée.

Ceci était le principal, et c'était un chef-d'œuvre d'induction. Saladin avait un souvenir très vif de l'étranger qui l'avait arrêté au guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'après les récits des voisins, il ne doutait pas que cet homme fût l'auteur de l'enlèvement. Pour savoir son nom, il dépensa une semaine et tout l'argent qu'il avait à désaltérer le garçon de bureau du commissaire. Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-même, mais, à force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'énigme.

Il y avait un homme qui avait proposé des primes pour activer la recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves.

Saladin ne demanda plus rien et cessa de rôder dans le quartier Mazas.

Depuis lors il s'assit en face de cet unique problème: retrouver le duc de Chaves. Ses premières investigations le convainquirent d'un fait qu'il avait deviné: le duc de Chaves était puissamment riche.

Mais il avait quitté la France avec toute sa maison au mois de mai 1852, et Saladin, malgré toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer le Nouveau Monde où monsieur le duc s'était rendu.

Il patienta sans abandonner un seul instant son rêve. Le temps remplace l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps.