Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face à face, il ne le reconnut pas.
Justin—l'homme du château-, monsieur le comte de Vibray, avait une hotte sur le dos, un crochet à la main, et chancelait sous le poids de son ivresse chronique.
Médor voulut le relever dans le mesure de ce qu'il pouvait pour cela, mais Justin consentit seulement à se laisser payer à boire.
Ce n'était plus un homme. On avait pitié de lui parmi les chiffonniers.
Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie passée. Dans le trou où il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq volumes qu'il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi ces livres, dont la plupart étaient imprimés en latin, se trouvait un livre français: Les Cinq Codes. Justin l'avant tant lu et relu que les pages se détachaient comme les feuilles mortes qui tombent à l'automne.
Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin à jeun, il n'y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris.
Ils ajoutaient que, quand Justin n'était ivre qu'à demi, c'était encore un gaillard de bien bon conseil.
Sa réputation à cet égard était considérable, non seulement parmi les chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes forains dont il s'était rapproché à différentes reprises, mû peut-être par le même instinct que Médor.
Ils l'appelaient le père Justin; quoiqu'il fût jeune encore, au dire de ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences de la vieillesse.
Depuis un an, Médor, poursuivi par le discrédit croissant où se perdait l'avalage du sabre, ne trouvait plus d'emploi dans les baraques. C'était bien à contrecœur et par nécessité qu'il avait fini par s'établir à son compte. Quelques planches, empruntées à son ancien immeuble aérien, et de vieux clous, lui avaient suffi pour bâtir l'étroite cabane, trop large encore pour son commerce abandonné. Il travaillait comme un nègre, emportant sa maison sur son dos, de fête en fête, dans les villages qui environnent Paris, et récoltant de loin en loin quelques sous, quand trois ou quatre amateurs obstinés de ce grand art, décédé comme la tragédie, daignaient passer le seuil de son taudis.