Le ciel du tableau où voltigeaient des hippogriffes, des ballons, des comètes, des trapèzes, Auriol en train d'exécuter le saut périlleux, et un oiseau rare, emportant un âne dans ses serres, était coupé par une vaste banderole, déroulée en fantastiques méandres, qui laissait lire la légende suivante:
Théâtre français et hydraulique
Prestiges savants, exercices et variétés du XIXe siècle des lumières
Dirigé par madame Canada
Première physicienne des capitales de l'Europe civilisée
La clarinette venait d'Allemagne, comme toutes les clarinettes. C'était un pauvre diable maigre, osseux, habillé en chirurgien militaire. Il portait un nez considérable, qui faisait presque le cercle quand il suçait le bec enrhumé de son instrument. Le trombone bossu était de Pontoise, où il avait eu des peines de cœur en justice.
Le triangle venait du quartier des Invalides à Paris. Il avait quatorze ans. À sa figure coupante, sèche, sérieuse et moqueuse à la fois, on lui en eût donné vingt pour le moins, mais son corps était d'un enfant.
Le premier aspect ne lui était pas défavorable; son visage, assez joli, mais vieillot et déjà usé, se couronnait d'une admirable chevelure noire, arrangée avec coquetterie; au second regard, on éprouvait une sorte de malaise à voir mieux cette vieillesse enfantine qui semblait ne point avoir de sexe. Son costume, qui consistait en une veste de velours ouverte sur une chemise de laine rouge, avait l'air propre et presque élégant auprès des haillons de ses camarades.
La clarinette s'appelait Koehln, dit Cologne; le trombone avait nom Poquet, dit Atlas, à cause de sa bosse, et le triangle se nommait Saladin tout court, ou plutôt monsieur Saladin, car il occupait une position sociale. À l'âge où la plupart des adolescents sont une charge pour les familles, il joignait à son talent sur le triangle, l'art d'avaler des sabres, et pouvait déjà remplacer madame Canada, enrouée, dans la tâche difficile de «tourner le compliment».
«Tourner le compliment» ou «adresser le boniment», c'est prononcer le discours préliminaire qui invite les populations à se précipiter en foule dans la baraque.
Outre sa capacité, Saladin était fort bien doué sous le rapport de la naissance et des protections. Il avait pour père le lancier polonais qui sonnait la cloche, pour nourrice le paillasse, habillé de toile à matelas, pour marraine la femme obèse, chargée de battre la caisse.
Cette femme n'était autre que madame veuve Canada, non seulement directrice du Théâtre Français et Hydraulique, mais encore dompteuse de monstres féroces. Elle pesait 220 à la criée; mais sa large face avait une expression si riante et si débonnaire, qu'on s'étonnait toujours de lui voir casser des cailloux sur le ventre, avec un marteau de forge.
Chez elle c'était plutôt habitude que dureté de cœur.