[III]
Saladin monte à l'assaut
Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent réussir, de même qu'il y a dans l'art des œuvres très méprisables dont le succès est forcé. Pour juger ceci et cela il faut se placer à de certains points de vue.
Le roman est entré dans nos mœurs bien plus profondément qu'on ne le pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie même devient un roman.
Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne comme au point de vue des espoirs de guérison qu'elle laisse, touche par quelque côté au domaine exploité habituellement par les conteurs, l'invasion du roman dans la vie passe à l'état de tyrannie absolue.
Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait véritable et, pour ne point abandonner le sujet même de notre récit, il est certain, malheureusement, que l'enlèvement d'un enfant n'est pas une circonstance très exceptionnelle.
Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des conséquences à sa guise, et c'est là que commence le roman.
C'était-à-dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la déduction logique des événements.
Nous ne craignons pas de dire que l'imagination blessée de toute mère à qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que l'habileté du plus fécond romancier n'en saurait trouver en dix années.
Madame de Chaves reçut le soir même par la poste la lettre de la somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inquiétude qui se rapportait à un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons, n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari.