—C'est vrai, murmura-t-elle, je me souviens.

Elle regarda Saladin, comme pour éclairer sa mémoire, et baissa les yeux tout de suite. Quoi qu'elle en eût, cet homme lui faisait répugnance et peur.

Certes elle était encore bien incapable d'analyser le monde d'impressions qui était en elle; deux courants opposés la poussaient. Elle était en face d'un gentilhomme que sa fièvre eût volontiers grandi à la hauteur d'un héros.

Mais depuis deux heures que le héros était là, l'échange mystérieux qui a lieu entre deux âmes, loin de faire naître la sympathie, avait produit l'effet contraire. Monsieur Renaud avait empiété par trop sur le jeune marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la nécessité de lier ensemble la pensée de sa fille retrouvée et la pensée de cet homme mettait une poignante amertume.

—Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous désirez savoir; ma tête est faible et j'ai besoin d'être guidée.

—La forme la plus commode, répliqua aussitôt Saladin, serait en effet l'interrogatoire, mais je ne me serais pas permis...

—Faites comme vous l'entendrez, interrompit madame de Chaves avec fatigue.

Saladin se hâta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant ses notes:

—Je vous rends grâce. Je vois que vous comprenez bien ma situation; j'ai une responsabilité considérable. On n'élève pas une jeune fille, et quand je dis élever c'est pour exprimer mon idée le plus simplement et le plus modestement possible, attendu que Mlle la marquise de Rosenthal... vous pâlissez, madame! Vous déplairait-il d'apprendre que votre fille porte ce titre et ce nom?

—Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c'est la première fois que vous les lui appliquez.