Le Dr Samuel s'obstinait à tourner ses pouces et ne répondit pas. Le Prince continua sa lecture. Au bout de dix minutes, il reprit:
—Il paraît que ces fusils à aiguille de Sadowa étaient déjà exposés au palais de l'Industrie en 1855. Les ingénieurs qui sortent de l'École polytechnique avaient déclaré que ça ne valait rien du tout. Les Prussiens en ont fait fabriquer parce qu'ils n'ont pas d'élève de l'École polytechnique.
—Ça court les rues, gronda le Dr Samuel, vieil homme très laid et de méchante figure, l'École polytechnique n'en fait pas d'autres. J'étais un jour à Saint-Malo où les Ponts et Chaussées venaient de construire une jetée qui coûtait je ne sais plus combien de millions. La mer était grosse, un trois-mâts hollandais dérivait sur la jetée que l'École avait déclarée chef-d'œuvre. Tout le monde était là, du haut des remparts, à plaindre le trois-mâts et à dire: «Le malheureux va se briser en pièces!» Il donna contre la jetée en plein, et savez-vous ce qui arriva?
—Non, dit le Prince dont les petits yeux s'écarquillèrent curieusement.
—Le Hollandais n'eut pas de mal, continua le Dr Samuel, mais la jetée de l'École polytechnique s'effondra et tomba dans l'eau où elle est encore, et plus chef-d'œuvre que jamais!
Le Prince resta d'abord immobile, puis il battit des mains en poussant un large éclat de rire.
—Ah! fit-il, je comprends! je comprends! On en met dans les journaux qui ne sont pas si drôles que celle-là!
Il regarda le docteur par-dessus son pince-nez et ajouta en baissant la voix:
—Il paraît qu'il fera jour, cette nuit?
—Il paraît, répéta Samuel.