Elle ne savait plus qu'elle avait failli mourir de joie quelques minutes auparavant. La joie était si loin! Il y avait, en vérité, un siècle entre la minute présente et le premier baiser.
—Je ne l'ai pas assez chérie, pensait Mme de Chaves. De même que je la trouvais glacée, elle devait se dire: est-ce que c'est là le cœur d'une mère? j'aurais dû la réchauffer, j'aurais dû l'embrasser de mon amour, j'aurais dû...
Elle s'arrêta et pressa sa poitrine à deux mains.
—Mais qu'est-ce qu'il y a donc là! fit-elle avec une expression tragique. Est-ce que je n'aime pas mon enfant? Moi! moi! s'écria-t-elle, prise d'un véritable vertige, ne pas aimer ma fille, mon tout, ma vie! Mais qu'ai-je fait depuis quatorze ans, sinon pleurer mon âme goutte à goutte!... Justine! s'interrompit-elle d'une voix douce comme un chant, ma petite Justine, reviens à toi, je t'aime, va! c'est à force d'aimer qu'on ne peut plus bien dire tout ce qu'on a dans le cœur!
Elle essaya de la soulever dans ses bras. Mademoiselle Guite était lourde et glissa sur le divan dans une position plus commode.
La duchesse baisa ses cheveux dont la racine était baignée de sueur.
—Elle respire, se dit-elle; ce n'est pas une syncope... c'est une crise de nerfs, et bientôt, elle va s'éveiller.
Mademoiselle Guite respirait, en effet, et même, de seconde en seconde, sa respiration devenait plus robuste.
Mme de Chaves passa un coussin sous sa tête et se mit à côté d'elle, bien près, pour la regarder mieux.
Elle croyait encore, de bonne foi, qu'elle avait besoin de la contempler et de l'adorer. Aucun doute, si faible qu'il pût être, n'était né dans son esprit.