Monsieur le marquis de Rosenthal vint la voir. Elle lui fit les honneurs de l'hôtel et lui en montra du haut en bas la belle distribution, depuis les salons d'apparat jusqu'à la portion réservée aux bureaux et caisse de la Compagnie brésilienne. Elle dîna dans son appartement avec monsieur le marquis et se fit conduire à l'Opéra.

Mademoiselle Guite était plutôt d'Asnières et de la rue Vivienne, 6e étage, que du quartier Le Peletier. Néanmoins, dans sa loge, elle avait assez bien l'air d'une vraie marquise—beaucoup plus assurément que Saladin n'avait l'air d'un vrai marquis.

C'est tout simple, cela vient de ce que les vraies marquises font ce qu'elles peuvent pour ressembler à mademoiselle Guite.

De profonds moralistes leur ont conseillé de lutter avec mademoiselle Guite, pour ramener leurs maris et leurs cousins aux plaisirs permis du bon monde. Elles ont obéi et gagnent à cela d'avoir, auprès de leurs cousins, un succès du même genre, mais un peu moins brillant que celui de mademoiselle Guite.

Auprès de leur mari, je ne sais pas.

À la sortie de l'Opéra, Saladin eut bonne envie d'entamer avec mademoiselle Guite le chapitre des petits services qu'on attendait d'elle, mais le cœur lui manqua. C'était grave et dangereux; il remit la chose au lendemain.

Il eut tort, car le lendemain, aux premières paroles qu'il prononça, mademoiselle Guite l'interrompit pour le mettre parfaitement à son aise.

—Il y en a qui n'entendraient pas de cette oreille-là, dit-elle, mais moi je suis à tout faire; ce n'est pas la peine de prendre des gants pour me parler raison. Vous n'avez pas la tête de quelqu'un qui fait gratis le bonheur des jeunes filles, et je n'ai jamais cru que j'étais venue ici pour enfiler des perles.

Saladin fut rassuré, mais il gardait encore quelques scrupules.

—Vous irez loin, dit-il, et je vous avais joliment toisée. Mais c'est qu'il s'agit de quelque chose de très raide.