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La lettre de Médor

C'était cette même nuit, nous ne l'avons pas oublié, aux environs de onze heures, que l'amoureux tête-à-tête du comte Hector de Sabran et de mademoiselle Saphir avait été troublé par une lâche et violente attaque, dans l'avenue qui longe le quai, depuis l'esplanade des Invalides jusqu'aux abords du Champs-de-Mars. Saphir avait perdu connaissance, au moment où le fiacre qui lui servait de prison s'ébranlait. La dernière parole qu'elle eut entendue était celle-ci: à l'hôtel de Chaves.

Sa première pensée quand elle reprit ses sens, dans un sombre et grand corridor où on la portait à bras, fut un vague souvenir de la douleur horrible qu'elle avait éprouvée en voyant tomber Hector sous le coup qui le terrassait.

Qu'était-il devenu? Qui l'avait secouru? Était-ce une mortelle blessure?

Sa seconde pensée fut: je suis à l'hôtel de Chaves.

C'était une courageuse enfant. L'effort de son âme brisée cherchait déjà où se reprendre pour espérer ou pour combattre.

Les gens qui la portaient causaient.

—Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout à l'heure était avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade, elle doit avoir le sommeil léger, la moindre chose est que la nouvelle sultane favorite ne l'éveille pas en faisant son entrée à l'hôtel. Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le faubourg Saint-Honoré comme si c'était un trou perdu au fond du Brésil, mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les convenances.

—Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des porteurs; elle est comme morte.