Madame Saladin les repoussait avec fierté, mais sans rudesse, les priant de ne pas outrager une mère de famille. Elle devinait vaguement que ces acharnés chercheurs d'aventures pouvaient, à leur insu, devenir ses auxiliaires.
Elle en avait besoin, car les choses n'allaient pas comme elle l'avait espéré. Le petit troupeau, parqué sous l'œil de ses gardiens, se défendait de lui-même, et madame Saladin avait déjà considéré en elle-même que la grosse main de Médor devait lancer, à l'occasion, de formidables coups de poing.
Ce qu'il eût fallu, ce que Saladin avait rêvé, c'était la promenade autour des parcs où sont les animaux; des allées, des venues, l'attention des enfants sans cesse excitée, Médor courant après les traînards, et madame Noblet ne sachant plus lequel entendre.
Saladin se disait:
—Ça sera dur. Elle est rusée, la vieille rodriguesse! Elle aime mieux tricoter son bas tranquillement que de courir, et puis, je parie qu'elle fréquente une antiquaille qui va venir s'asseoir sur son banc... Là! j'ai gagné!
Le fossile arrivait en effet, descendant l'allée Buffon à petits pas comptés. Il portait une lévite à gigot du temps de la Restauration, des souliers à boucles et une casquette à auvent.
C'était un beau sujet, bien desséché, avec une canne en corbin et le calendrier de 1819 imprimé sur sa tabatière.
Il avait tué en duel autrefois, lors de l'invasion, deux officiers russes, un Prussien et un Autrichien. On l'appelait alors, au café Lamblin, le «mangeur de cosaques».
Il racontait cela.
Ce que c'est que de nous!