La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait pas longtemps désormais sa colère.
Lagardère reprit:
—J'arrivais confiant, heureux, plein d'espérance... cette parole m'a glacé le cœur, madame... sans cette parole, votre fille serait déjà dans vos bras...
Quoi! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée venir la première de toutes!... avant même d'avoir vu votre fille, votre unique enfant, l'orgueil parlant déjà en vous plus haut que l'amour!... La grande dame qui me montre son écusson quand je cherche le cœur de la mère!... Je vous le dis, j'ai peur!... Parce que je ne suis pas femme, moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mères... parce que si l'on me disait: Votre fille est là, votre fille, l'enfant unique de l'homme que vous avez adoré; elle va mettre son front sur votre sein, vos larmes de joie vont se confondre... si l'on me disait cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pensée, une seule, qui me rendrait ivre et folle... Embrasser, embrasser mon enfant!
La princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir ses larmes.
—Vous ne me connaissez pas, dit-elle,—et vous me jugez!
—Sur un mot, oui, madame, je vous juge... S'il s'agissait de moi, j'attendrais... Il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre... Dans cette maison où vous n'êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de cet enfant? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et contre vous-même?.. Parlez, madame: ce sont des questions que je vous adresse... quelle vie nouvelle avez-vous préparée?.. quel bonheur autre en échange du bonheur qu'elle va perdre?.. Elle sera grande, n'est-ce pas? Elle sera riche? Elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de joie?.. plus d'orgueil et moins de tranquille vertu... Madame, ce n'est pas cela que nous venons chercher... nous donnerions toutes les grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une parole venant de l'âme, et nous attendons encore cette parole... Où est-il votre amour? Je ne le vois pas... votre fierté frémit, votre cœur se tait... J'ai peur, entendez-vous! j'ai peur, non plus de M. de Gonzague, mais de vous... de vous, sa mère!—le danger est là, je le devine, je le sens... et si je ne sais pas défendre la fille de Nevers contre ce danger, comme je l'ai défendue contre tous les autres, je n'ai rien fait, je suis parjure au mort.
Il s'arrêta pour attendre une réponse; la princesse garda le silence.
—Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer,—pardonnez-moi, mon devoir m'oblige... mon devoir m'ordonne de faire avant tout mes conditions... Je veux qu'Aurore soit heureuse! Je veux qu'elle soit libre!.. Et plutôt que de la voir esclave...