Lagardère se redressa. D'une main, il la soutenait faible contre sa poitrine, de l'autre, il semblait prendre le ciel à témoin.
—Dieu qui nous voit, s'écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous entends et qui nous juges, tu me la donnes: je la prends et je jure qu'elle sera heureuse!
Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire.
—Merci! merci! poursuivit Lagardère en haussant son front jusqu'à ses lèvres; tiens! regarde le bonheur que tu fais! je ris, je pleure... je suis ivre et fou!... Oh! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi! Mais que disais-je tout à l'heure? s'interrompit-il; ne crois pas ce que j'ai dit, Aurore... je suis jeune... oh! j'ai menti! je sens déborder en moi la jeunesse, la force, la vie... Allons-nous être heureux! heureux longtemps!... Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux que moi... sais-tu pourquoi? je vais te le dire. Les autres font ce que je faisais avant d'avoir rencontré ton berceau sur mon chemin... Les autres aiment, les autres boivent, les autres jouent... que sais-je?... les autres, quand ils sont riches comme je l'étais, riches de vigueur et d'ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s'en vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse... Tu es venue, Aurore: je me suis fait avare aussitôt... Un instinct providentiel m'a dit d'arrêter court ces largesses de sang, d'amour et de cœur... j'ai thésaurisé pour te garder tout... j'ai renfermé la fougue de mes belles années dans un coffre-fort... je n'ai plus rien aimé, rien désiré... ma passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s'éveille, naïve et robuste comme si mon cœur n'avait que vingt ans... Tu m'écoutes, tu souris, tu me crois fou... je suis fou d'allégresse, c'est vrai, mais je parle sagement... Qu'ai-je fait durant toutes ces années?... Je les ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir... je les ai passées à guetter l'éveil de ton âme... je les ai passées à chercher ma joie dans ton sourire... Par le nom de Dieu! tu avais raison: j'ai l'âge d'être heureux, l'âge de t'aimer!... tu es à moi!... nous serons tout l'un pour l'autre... tu as encore raison: hors de nous deux, rien en ce monde... nous irons en quelque retraite ignorée, loin d'ici.. bien loin!... notre vie, je vais te la dire: l'amour à pleine coupe... l'amour, toujours l'amour! Mais parle donc, Aurore, parle donc!
Elle écoutait avec ravissement.
—L'amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux! toujours l'amour!...
—Apapur! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de Barbanchois; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou!
Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent, que les orgies de la régence dégoûtaient profondément, mais qui était ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de France.
Cocardasse et Passepoil avaient été chargés par M. le baron de la Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le baron de Barbanchois.
Ils traversaient le jardin désert et assombri.