Quand il fallut se montrer, il se montra, et comme le troupeau des assaillants qui l'entourait n'avait ni valeur ni vertu, il n'eut besoin que de se montrer.
A l'époque où se continue notre histoire, Philippe d'Orléans était encore derrière son matelas. Il dormait, et les clabauderies de la foule ne troublaient point son sommeil. Dieu sait pourtant que la foule clabaudait assez haut, tout près de son palais, sous ses fenêtres et jusque dans sa propre maison! Elle avait bien des choses à dire, la foule;—sauf ces infamies qui dépassaient le but, sauf ces accusations d'empoisonnement que l'existence même du jeune roi Louis XV démentait avec énergie, le régent ne prêtait que trop le flanc à la médisance. Sa vie était un éhonté scandale; sous son règne, la France ressemblait à l'un de ces grands vaisseaux désarmés qui s'en vont à la remorque d'un autre navire. Le remorqueur était l'Angleterre; enfin, malgré le succès de la banque de Law, tous ceux qui prenaient la peine de pronostiquer la banqueroute prochaine de l'État trouvaient auditoire.
Si donc, il y avait cette nuit dans les jardins du régent un parti de l'enthousiasme, la cabale mécontente ne manquait pas non plus: mécontents politiques, mécontents financiers, mécontents moraux ou d'instinct.
A cette dernière classe, composée de tous ceux qui avaient été jeunes et brillants sous Louis XIV, appartenaient M. le baron de la Hunaudaye et M. le baron de Barbanchois. Ce n'étaient pas de grands débris, mais ils se consolaient entre eux, déclarant que de leur temps les dames étaient bien plus belles, les hommes bien plus spirituels, le ciel plus bleu, le vent moins froid, le vin meilleur, les laquais plus fidèles et les cheminées moins sujettes à fumer.
Ce genre d'opposition, remarquable par son innocence, était connu du temps d'Horace, qui appelle le vieillard courtisan du passé, laudator temporis acti.
Mais disons tout de suite qu'on ne parlait pas beaucoup politique parmi cette foule dorée, souriante pimpante et masquée de velours qui traversait incessamment les cours du palais pour venir donner son coup d'œil aux décorations du jardin, et qui affluait surtout aux abords du rond-point de Diane. On était tout à la fête, et si le nom de la duchesse du Maine sortait de quelque jolie bouche, c'était pour la plaindre d'être absente.
Les grandes entrées commençaient à se faire. Le duc de Bourbon était là donnant la main à la princesse de Conti; le chancelier d'Aguesseau menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur d'Angleterre, se faisait faire la cour par l'abbé Dubois. Un bruit se répandit tout à coup dans les salons, dans les cours, sous les charmilles, un bruit fait pour affoler toutes ces dames, un bruit qui fit oublier le retard du régent et l'absence de ce bon M. Law lui-même!
Le czar était au Palais-Royal! Le czar Pierre de Russie, sous la conduite du maréchal de Tessé, qu'on appelait son cornac, et suivi de trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais.
Emploi difficile! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les fantaisies soudaines. Tessé et ses gardes du corps faisaient parfois de rudes traites pour le joindre quand il échappait à leur respectueuse surveillance.