—Mais pourquoi suis-je brisée ainsi? demanda Aurore; chaque mouvement que je fais me blesse et mon souffle déchire ma poitrine... A Madrid, au couvent de l'Incarnation, après une grande maladie, quand la fièvre et le délire me quittèrent, je me souviens que j'étais ainsi... j'avais la tête vide... et je ne sais quel poids sur le cœur... chaque fois que j'essayais de penser, mes yeux éblouis voyaient du feu et ma pauvre tête semblait prête à se briser...

—Tu as eu la fièvre, répondit dona Cruz; tu as été bien malade.

Son regard allait vers la princesse comme pour lui dire: C'est à vous de parler; venez.

La princesse restait à sa place, timide, les mains jointes, adorant de loin.

—Je ne sais comment dire cela, murmura Aurore; c'est comme un poids qui écrase ma pensée... Je suis sans cesse sur le point de percer le voile de ténèbres étendu autour de mon pauvre esprit... mais je ne peux pas... non... je ne peux pas!...

Sa tête faible retomba sur le coussin, tandis qu'elle ajoutait:

—Ma mère est-elle fâchée contre moi?

Quand elle eut dit cela, son œil s'éclaira tout à coup. Elle eut presque conscience de sa position. Mais ce ne fut qu'un instant. La brume s'épaissit au-devant de sa pensée et le rayon qui venait de s'allumer dans ses beaux yeux s'éteignit.

La princesse avait tressailli aux dernières paroles de sa fille. D'un geste impérieux elle ferma la bouche de dona Cruz qui allait répondre.

Elle vint de ce pas léger et rapide qu'elle devait avoir aux jours où, jeune mère, le cri de son enfant l'appelait vers le berceau.