—Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de son dédaigneux regard,—ne voyez-vous pas que je vous attendais là, honnêtes gens que vous êtes?... Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le régent à moi tout seul depuis huit heures jusqu'à midi?... N'avez-vous pas su que le vent de la faveur souffle sur moi, fort comme la tempête... si fort qu'il me brisera peut-être, mais vous avant moi, mes fidèles, je vous le jure?... Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de puissance, je n'ai rien à me reprocher, j'ai bien employé mon dernier jour!... Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le bureau de M. de Machault... que je dise un mot; cette liste ne contient que des noms de grands seigneurs... un autre mot, cette liste est toute composée de noms de proscrits!...

—Nous en courrons la chance! dit Navailles.

Mais ceci fut prononcé d'une voix faible, et les autres gardèrent le silence.

—Nous vous suivrons! nous vous suivrons, monseigneur! continua Gonzague, répétant les paroles dites quelques jours auparavant;—nous vous suivrons docilement, aveuglément, vaillamment!... nous formerons autour de vous un bataillon sacré... Qui fredonnait cette chanson dont tous les traîtres savent l'air?... Était-ce vous ou moi?... Au premier souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul soldat de la phalange sacrée... Où êtes-vous, mes fidèles?... En fuite?... Pas encore!... Par la mort-Dieu!... je suis derrière vous et j'ai mon épée pour la mettre dans le ventre des fuyards. Silence, mon cousin de Navailles! s'interrompit-il tout à coup au moment où celui-ci ouvrait la bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid pour écouter vos rodomontades... Vous vous êtes donnés à moi tous, librement et complétement... je vous ai pris... je vous garde... Ah! ah!... c'en est trop, dites-vous... ah! ah! nous dépassons le but... ah! ah! il nous faudra choisir des sentiers tout exprès pour que vous y vouliez bien marcher, mes gentilshommes... Ah! ah! vous me renvoyez à Gautier Gendry, vous, Navailles, qui vivez de moi, vous, Taranne, gorgé de mes bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui grâce à moi passez pour un homme... Vous tous enfin, mes clients, mes créatures,—mes esclaves,—puisque vous vous êtes vendus, et puisque je vous ai achetés.

Il dépassait les plus hauts de la tête, et ses yeux lançaient des éclairs.

—Ce ne sont pas vos affaires! reprit-il d'une voix plus pénétrante;—vous m'engagez à parler pour moi-même... je vous jure Dieu, moi, mes vertueux amis, que ce sont vos affaires,—la plus grave et la plus grosse de vos affaires...—votre unique affaire en ce moment... Je vous ai donné part au gâteau, vous y avez mordu avidement... Tant pis pour vous si le gâteau était empoisonné!... Tant pis pour vous! votre bouchée ne sera pas moins amère que la mienne!... Ceci est de la haute morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide philosophe?... vous vous êtes cramponnés à moi, pourquoi? apparemment pour monter aussi haut que moi? montez donc, par la mort-Dieu! montez! avez-vous le vertige?... montez, montez encore... montez jusqu'à l'échafaud!

Il y eut un frisson général. Tous les yeux étaient fixés sur le visage effrayant de Gonzague.

Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, répéta malgré lui le dernier mot du prince: L'échafaud!

Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mépris.