—Que monseigneur ordonne, répliqua celui-ci, pâle et les yeux baissés.

Gonzague lui tendit la main, et s'adressant à tous du ton d'un père qui gourmande à regret ses enfants:

—Fous que vous êtes! dit-il; vous êtes au port et vous alliez sombrer, faute d'un dernier coup d'aviron!... Écoutez-moi et repentez-vous... quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegardés d'avance: demain, les premiers à Paris, ou chargés d'or et pleins d'espérances sur la route d'Espagne!... Le roi Philippe nous attend, et qui sait si Alberoni n'abaissera pas les Pyrénées dans un tout autre sens que ne l'entendait Louis XIV?... A l'heure où je vous parle, s'interrompit-il en consultant sa montre, Lagardère quitte la prison du Châtelet pour se diriger vers la Bastille où doit s'accomplir le dernier acte du drame... mais il n'ira pas tout droit... sa sentence porte qu'il fera amende honorable au tombeau de Nevers... Nous avons contre nous une ligue composée de deux femmes et d'un prêtre... vos épées ne peuvent rien contre cela!... non... Une troisième femme, dona Cruz, flotte entre deux, je le crois du moins... elle veut bien être grande dame, mais elle ne veut pas qu'il arrive malheur à son amie.—Pauvre instrument qui sera brisé!—Les deux femmes sont madame la princesse de Gonzague et sa prétendue fille Aurore... Il me fallait cette Aurore, aussi ai-je laissé aller le complot qui nous la livre... Voici le complot: la mère, la fille et le prêtre attendent Lagardère à l'église Saint-Magloire... La fille a pris le costume des épousées... j'ai deviné—vous l'eussiez fait à ma place—qu'il s'agit de quelque comédie pour surprendre la clémence du régent... un mariage in extremis, puis la vierge veuve venant se jeter aux pieds de Son Altesse Royale... Il ne faut pas que cela soit.. Première moitié de votre tâche.

—Cela est facile, dit Montaubert;—il suffit d'empêcher la comédie de se jouer.

—Vous serez là, et vous défendrez la porte de l'église: seconde moitié de la besogne: supposons que la chance tourne et que nous soyons obligés de fuir... j'ai de l'or, assez pour vous tous: à cet égard, je vous engage ma parole... j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les barrières.

—Il déploya le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson.

—Mais il me faut davantage, continua-t-il;—il faut que nous emportions avec nous notre rançon vivante, notre otage...

—Aurore de Nevers? firent plusieurs voix.

—Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'église!