Plus loin que le pont, au sommet de la côte qui faisait face, il y eut ce fracas bien connu des cailloux broyés par les roues de l'artillerie.

—Les canons! s'écria le soldat français qui s'était arrêté le premier. En avant, vous autres, ça ne plaisante plus! Si le colonel nous trouvait séparés du capitaine et du guide, notre affaire serait dans le sac!

Et ils s'élancèrent, pendant que l'officier allemand, dont la voix tremblait de joie, murmurait:

—C'est l'armée! toute l'armée! Les hommes, les canons, les chevaux, rien ne nous échappera!...

Ce dernier mot fut cloué dans sa gorge par une pointe d'épée qui lui brisa les dents. À l'endroit où les trois Allemands, liens vivants, garrottaient naguère le chevalier, le chevalier était seul debout, le fer en main.

Pendant cette minute, longue comme un siècle, où, cédant à la force, il était resté silencieux et immobile, il avait vécu toute sa vie. Lui aussi entendait les bruits qui venaient de près et de loin: le pas des hommes et les pas des chevaux, le bruit des affûts roulants qui écrasaient la pierre; il écoutait de son âme entière, il pensait de toute son intelligence, il rassemblait, il massait, comme on bourre la poudre dans un trou de mine, toutes les puissances et toutes les vaillances de sa splendide jeunesse.

Ainsi devait être Samson, le juge d'Israël, au moment d'ébranler, non pas avec ses mains trop faibles, mais avec sa foi revenue, irrésistible comme le bras même de Dieu, le pilier, le géant de pierre qui soutenait la voûte du temple.

Au fond du cœur de Nicolas d'Assas, naïf et grand, il y avait une voix qui disait, répétant la parole de son chef: «Ce serait trahison que de mourir sans crier gare.»

Ainsi, pour bien mériter de la patrie, moins que cela, pour ne pas trahir la patrie, il ne suffisait pas ici de mourir. Il fallait, lui qui avait une main d'acier sur la bouche, lui qui se sentait étouffé par l'étreinte brutale de deux paires de bras, et qui avait les siens, ses bras, maintenus par des étaux vivants; lui qui avait, non pas la corde au cou, mais l'épée au cœur, la baïonnette dans les reins et aux flancs encore la baïonnette, il fallait qu'il parlât, secouant ainsi et soulevant dans un effort suprême un poids d'hommes plus lourd que le poids de marbre ébranlé par Samson, le fort devant le Seigneur!

Nul ne saurait dire assurément ce qui fermenta de force, d'espoir, de craintes, de folies splendides et de magnanimes colères dans l'âme de ce soldat, car lui-même n'en put révéler le secret, puisque cette journée, commencée sur la terre, finit pour lui dans le ciel, aux pieds du Dieu qui sourit aux martyrs.