L'homme ne bougeait plus. Il était couché sur le dos, les jambes écartées, la tête renversée dans la forêt de ses cheveux touffus et grisonnants; mais, loin d'avoir la pâleur de la mort, sa figure, frappée à revers par les chauds reflets du foyer, semblait écarlate. L'immobilité suprême avait évidemment saisi ses traits dans les contractions d'une puissante colère. Ils étaient beaux, énergiques surtout, malgré les sillons convulsifs, creusés autour de la bouche par un courroux terrible ou une poignante douleur.

Auprès de lui, un couteau, tout mouillé de rouge, jouait avec la flamme de l'âtre comme un long rubis affilé que la langue du feu aurait léché. Au-delà du couteau, une main, si crûment blanche qu'on l'eût dite taillée dans l'albâtre, se tendait immobile, mais crispée et souillée d'une large maculature de sang, vers l'arme qu'elle touchait presque.

Cette main, merveilleusement belle, tenait, par un bras demi-nu et de proportions exquises, au buste gracieux d'une jeune fille, vêtue de noir et bien plus pâle que le prétendu mort. L'inspecteur et la veuve n'avaient pas de peine à la reconnaître pour celle qui était venue, tout à l'heure, demander M. Joseph. À la vérité, ils n'avaient point vu alors son visage, mais le costume et la tournure suffisaient à lever tous les doutes.

Vous vous souvenez que M. Marais, comme un poète qu'il était (tous les policiers le sont un peu), avait dit que la beauté de cette jeune fille perçait son voile. Le fait est que cette beauté éblouissait. Il y avait un rayonnement extraordinaire dans la blancheur lactée de son teint, contrastant avec la soie riche et lourde de ses admirables cheveux noirs. Le type oriental éclatait en elle dans toute sa splendeur et quoique la frange recourbée de ses cils, brillantés par les larmes, mît dans l'ombre le regard de ses longs yeux, on devinait, on voyait presque l'éclair profond qui venait de s'éteindre dans le jais azuré de sa prunelle.

Elle avait un front d'enfant, mais de reine, tout radieux de virginal despotisme, sur lequel la nuit même de l'angoisse qui l'avait terrassée aujourd'hui ne pouvait éteindre la lumière des joies d'hier. Ainsi reste aux tempes de ceux que la foudre précipita du trône cette trace, blessure ou auréole, qui inspire un religieux amour aux âmes généreuses et d'où naît ce sentiment, qui fait rire notre siècle: la dévotion au malheur.

Son âge paraissait être vingt ans: vingt ans de sourires, noyés dans une heure de mortelle souffrance, et, je vous le dis, cela parlait: le bonheur passé aussi bien que le malheur présent. Sur ses lèvres décolorées, une fraîcheur s'obstinait, reflet vague et doux, parfum et caresse. Jamais celui qui l'aimait n'avait pu l'admirer plus belle, car la fleur est surtout fleur quand elle se penche...

Elle gisait, elle aussi, renversée: selon l'apparence, elle avait dû tomber de son haut. Sa tête, qui avait une légère plaie, d'où sortait une gouttelette de sang, s'appuyait contre le sol, et ses longs cheveux ruisselaient jusqu'à baigner le flanc du vieillard.

Il y avait un troisième personnage qu'on voyait de profil et qui était agenouillé entre eux deux. C'était un jeune homme portant le costume militaire et les insignes d'officier: celui-là même dont Madeleine avait dit qu'il avait l'air d'un roi.

Ce n'était qu'une façon de parler, car les rois, au XVIIIe siècle, ne portaient guère sous leur perruque poudrée le caractère de mâle vigueur qui distinguait notre beau soldat. Louis XV, à la vérité, avait été un superbe roi de cire, mais il ne restait rien de lui: toute sa vie, le grand Frédéric avait été «laid comme un pou», selon l'expression trop précise du marquis d'Argens; les rois d'Angleterre ne comptaient déjà plus: têtes grosses et rouges d'employés bien payés; les rois d'Espagne, joues bilieuses et creuses, ressemblaient tous à d'ambulantes coliques, et Marie-Thérèse, le seul beau roi de l'époque, avait des jupes.

Il aurait fallu remonter jusqu'à Henri IV pour trouver un porte-couronne à la mine gaillarde, vaillante et encore, ce vrai Français et ce vrai roi, dernière idole des peuples, qui battait si dur et qui riait si bien, était venu au monde, dit-on, avec la barbe grise.