—Non, répliqua le chevalier; je voulais dire seulement que M. de Bussy n'est qu'un soldat: un bras fort, un cœur intrépide, digne en tout d'être le gendre et le serviteur de Joseph Dupleix qui est la tête, et il n'y a pas d'autre vice-roi possible pour l'Inde que Joseph Dupleix en personne!

Les yeux du bonhomme brillèrent et il sembla à Madeleine qu'elle ne l'avait jamais vu avant ce moment-là. Il se redressa si haut que son front dépassait celui de M. Nicolas, qui avait pourtant belle taille.

—Ah! pensa Madeleine, est-ce que ce serait vraiment lui?

Et elle ajouta en elle-même:

—Si on pouvait mettre dans les gazettes qu'il est aux Trois-Marchands et qu'on peut l'y voir pour dix sous, je gagnerais du coup de belles rentes!

En ce moment, le bonhomme pirouettait sur ses talons et levait les épaules en riant avec bruit.

—Vice-roi, répéta-t-il. By Jove! garçon, tu nous la bailles belle! J'ai donné à la France un pays grand comme toute l'Europe, et tu veux qu'on me récompense! Tu es fou! Ce que le roi me doit ne tiendrait pas, en écus de six livres, dans cette maison, qui est large et longue pourtant, et tu ne veux pas que ce petit Choiseul qui ruine le roi soit mon persécuteur!... Mais quand même cette sangsue de Pompadour mettrait en gage ses pierreries volées, on ne pourrait pas me payer, garçon! Aussi les Anglais ne me détestent pas moitié si bien que nos soubrettes marquisées et nos frontins de cour. Bussy, et moi, moi et Bussy nous avons eu cette imagination extravagante de servir, d'agrandir, d'enrichir notre patrie, au siècle de M. de Richelieu, au siècle de M. d'Aiguillon, au siècle de l'abbé Terray, au siècle de ses six sultanes, des douze cents philosophes et des deux mille quatre cents Choiseul! Il fallait travailler pour l'Autriche, les Choisillons m'auraient comblé; il fallait travailler pour la Russie ou pour la Prusse, les philosophes m'auraient doré tout vif! mais pour la France! fi donc!... Écoute! la France est comme le Grand Turc; elle a toujours son sérail de coquines avec des eunuques autour; elle étrangle ceux qui combattent loyalement pour elle: cela l'amuse... Et le jour viendra où quelqu'un de ses domestiques, moins bête que les autres, au lieu de se laisser étrangler par elle, l'étranglera. Et devant celui-là, si elle n'en meurt pas, la France s'aplatira... Je ne le verrai pas, je suis trop vieux et trop étranglé moi-même; mais toi, si tu vis seulement jusqu'à cinquante ans, tu assisteras à tout ce carnaval que la botte d'un caporal terminera en écrasant la nuque de la France! Et, par Jupiter! comment disent les Anglais, ce sera bien fait! Vive ce caporal... jusqu'à ce qu'il soit broyé lui-même! Écoute encore: j'ai péché! C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute! J'aurais dû servir la France malgré elle! Est-ce qu'il est permis de céder, quand on est homme, aux caprices des petits enfants ou aux défaillances des vieillards? J'étais le maître, il fallait agir en maître; ma femme le voulait, ma femme dont le petit doigt est plus grand que toute ma misérable personne. Ma femme tenait dans sa main cette vaste et opulente contrée, l'Inde, qu'elle avait charmée. J'ai vu ma femme, cette héroïne, ou plutôt ce héros, cet homme d'État, ce diplomate, je l'ai vue portée en triomphe par tout un peuple sur un trône d'or, un vrai trône de vrai or, pendant que des milliers et des milliers d'adorateurs s'agenouillaient sur son passage, en criant: «Vive la déesse Jeanne!» Ce n'était pas tout à fait déesse qu'ils disaient dans leur langue d'Orient, mais c'était bien plus que princesse, et ma bien-aimée Jeanne souriait, vivante statue de la France, le front étoilé de saphir; belle, oh! belle comme la Patrie victorieuse, pendant que ses jeunes esclaves agitaient autour d'elle l'air embaumé du pays des roses avec leurs grands éventails tout ruisselants de perles fines, et que le féerique soleil de Mysore allumait les plis de son écharpe, semée de diamants, comme la gloire des étoiles resplendit au ciel... Comment va notre petite Jeanneton?

Si Madeleine Homayras eût conservé jusqu'alors l'ombre d'un doute touchant la personnalité de son locataire, cette troisième question aurait achevé de l'éclairer. Jeanne, Jeannette et Jeanneton, «les trois Jeanne» étaient, en effet, le côté populaire de nos grandeurs et de nos décadences dans l'Inde: Jeanne, Mme la marquise Dupleix, la fameuse «princesse Jeanne»; Jeannette, sa fille, «la générale», qui avait épousé le vaillant et malheureux Bussy, après avoir refusé la main du Grand Mogol; Jeanneton enfin, la belle des belles, fille orpheline de la sœur de Dupleix et du comte de Vandes, un instant nabab souverain de Masulipatam et des Cinq-Provinces.

On disait que des trois Jeanne, la dernière, «Jeanneton Dupleix,» comme on appelait souvent Mlle de Vandes à cause de sa mère, était la plus chèrement aimée de l'ancien gouverneur général, son oncle et son père adoptif.

Nous vous parlons ici de choses bien oubliées; mais à l'époque où se passe notre histoire, ces noms étaient dans toutes les bouches; ils avaient étourdi, ils avaient ébloui Paris avant de lui faire compassion. Les aventures de la princesse Jeanne surtout avaient couru autant et plus que les contes de Perrault, et lors de son arrivée en France, la foule avait dételé les chevaux de son carrosse pour la traîner en triomphe, comme un corps saint.