—Et de la teindre aussi, gronda Phanor.

—Et tu lui diras que ton patron est retenu pour une heure encore par le service du roi. Aujourd'hui, d'ailleurs, la chasse a été médiocre. J'ai recueilli seulement quelques faits d'ordre politique, ou plutôt... enfin, rien de piquant... Tout au plus le dénouement d'une aventure démodée. Mais tu ajouteras, retiens bien ceci, que j'ai vu par un trou de serrure une perle, un saphir, un éblouissement... J'en ferai moi-même le pastel à Mme la marquise. Va, bonhomme, et souviens-toi que le grand Frédéric a failli perdre sa couronne pour avoir dit comme toi «la vieille» en parlant de Zéphise.

—Eh bien! répliqua l'incorrigible Phanor, moi, je dis: Que le diable l'emporte; votre Pompadour! et ses Manon, et ses Babet! Jamais rien pour boire dans cette cage! Toutes ces coquines-là sont plus avares que les honnêtes femmes! Mais, patience! le pauvre monde aura son tour!

Comme il s'éloignait, M. Marais le retint sans façon par le paquet de cheveux mal démêlés qui se hérissaient dans un vieux ruban sur sa nuque.

—Phanor dit-il, je tiens à toi, malgré tes défauts, parce que tu es un loup. Quand donc écouteras-tu mes conseils? Il n'y a rien de bête en ce monde comme de s'attaquer aux dieux, tant qu'ils sont dans l'Olympe. Si on les dégomme, à la bonne heure! Je crois comme toi qu'il arrivera un jour où les gens de la racaille seront dieux, et je désire vivre assez pour voir cela, étant curieux de ma nature. Les satrapes du ruisseau prendront la place des rois et les souillons minauderont avec les éventails volés des duchesses. Ces drôles et ces drôlesses répandront du sang, un peu ou beaucoup, au nom du peuple, qu'ils déshonoreront et qui n'en pourra mais. À part cela, rien de changé. Ceux qui ont faim aujourd'hui auront faim demain, parce qu'il y aura toujours bien six à huit mille chacals plus effrontés que les autres, qui mangeront, comme à l'ordinaire, tout le pain de la France. Et alors, veux-tu savoir ce qui adviendra de nous deux, Phanor, pauvre caniche? Tu aboieras stupidement contre les chacals, et moi je les servirai avec bonne humeur et fidélité, comme je fais pour le calife Almanzor et sa sultane Zéphise. Conclusion; nos émoluments respectifs resteront les mêmes: tu recevras, toi, ce qu'il faut pour grogner, moi, ce qu'on paye pour applaudir. En route et au galop!

M. Marais lâcha le catogan de Phanor, qui partit en grondant et en grondant arriva.

Ces pauvres diables-là dressent la table pour les goinfres de la Révolution, mais ils ne s'y assoient jamais.

À l'instant où M. Marais atteignait l'extrémité de la rue Tiquetonne, un homme le dépassa, et il n'eut pas de peine à reconnaître par derrière le chevalier Nicolas, qui enfila la grande rue Montmartre au pas de course.

—Il va bien! pensa Marais; mais ce n'est qu'un jarret de soldat, après tout.

Au coin de la rue de la Jussienne, le chevalier tourna en redoublant de vitesse.