—Et que vous disait-elle de moi? demanda le chevalier.

—Eh bien! répliqua Jeanneton après avoir hésité l'espace d'une demi-seconde, elle me disait que nous étions destinés à mourir jeunes, moi et vous...

La cloche du déjeuner sonnait au Cloître. Ils rentrèrent. Quelques mois après, Nicolas écrivait une belle lettre au Vigan. La lettre annonçait à son père et à sa mère (les meilleures gens du monde) que le régiment d'Auvergne était toujours cantonné au pays de Gueldre.

Il faut bien vous dire que la guerre ne se faisait pas alors comme aujourd'hui. Les généraux prenaient leur temps et buvaient la victoire ou la défaite à petites gorgées. On se tâtait le long des frontières. L'idée d'aller à Berlin ne serait venue à aucun général français, et le grand Frédéric lui-même aurait passé pour fou à ses propres yeux si la pensée de prendre Paris lui eût traversé la cervelle.

La lettre de Nicolas ne contenait aucun récit de bataille en Europe; mais elle était toute bourrée de hauts faits indiens, et racontait l'épopée de Dupleix que Nicolas avait toute fraîche dans sa mémoire, puisqu'il venait de l'écrire sous la dictée de l'ancien gouverneur. Nicolas ajoutait qu'il avait le bonheur d'être admis familièrement dans la retraite du plus grand homme de ce siècle, et par une transition plus ou moins habile, arrivant à Mlle de Vandes, il demandait à son père et à sa mère l'autorisation de solliciter sa main. La lettre se terminait ainsi:

«Je ne puis dire que j'aie l'espoir d'être accueilli, car je mesure la distance qui me sépare du conquérant de l'Inde. Mais Mlle de Vandes a daigné me permettre la démarche que je tente, et le bonheur de ma vie est attaché à cette union.»

Courrier par courrier, c'est-à-dire au bout de deux mois, le chevalier reçut la réponse de sa famille, qui lui faisait savoir qu'elle était en bonne santé et témoignait l'espérance que «la présente» le trouvât de même. L'année n'avait pas été bonne pour les mûriers, et les vers à soie avaient eu malheureusement la jaunisse. Demi-récolte de vin et chute d'une cheminée du vieux manoir, qui avait tué, en tombant, le chat de la tante Olive. Fargeau, le valet des chiens, était mort de vieillesse, et l'on parlait du mariage de la deuxième fille de Peyroux, le fermier; mais quant à écouter les sottises et impertinences que lui, Nicolas, disait du Gange et de Pondichéry, du Pendjâb, de Visapour, des Cipayes et de la nièce de cet aventurier, Joseph Dupleix, marquis pour rire, banqueroutier, etc., etc., il pouvait bien (toujours lui, Nicolas) rayer cela de ses papiers.

On n'allait pas, au Vigan, jusqu'à contester l'existence même de l'Inde, puisqu'il en était question dans les histoires de l'antiquité; mais on savait parfaitement à quoi s'en tenir sur toutes les tromperies, menteries et faridondaines des marchands et des voyageurs. Jamais personne au monde n'avait ouï parler de ce Bussy-Castelnau que Nicolas comparait à Alexandree le Grand. Pensait-il s'adresser à des béjaunes? Il lui était enjoint, sous peine de malédiction, de rompre toutes relations avec ce nid d'intrigants, de laisser sa demoiselle Jeanneton pour ce qu'elle était et de songer qu'il y avait là-bas au pays, une «pigeonne» bien mignonne, sa cousine Amillou, à la vérité un peu bossue, mais qui n'avait jamais couru le Bengale et qui l'attendait au pays.

La lettre se terminait par des espoirs mystérieusement exprimés, relatifs à l'avènement de M. Choiseul-Stainville, à qui la mère tenait un peu par le Croizat de Caraman. Le père comptait entreprendre un voyage de Paris pour voir le cousin ministre et pousser les affaires. «Ce n'est pas, était-il dit, au moment où tu vas peut-être monter colonel, que tu as à t'embobiner dans une maison ruinée, qui est en procès avec ses associés et dont le chef a été savonné marquis depuis dix ans, tout au plus. Reste tranquille, et ne nous parle jamais de pareille mésalliance.»

Nous avons pu voir que, de son côté, Joseph Dupleix, peut-être avec plus de raison, n'était pas un partisan très chaud de l'union de sa nièce avec le chevalier d'Assas. Les choses restèrent ainsi. Nicolas et Jeanneton s'aimaient et ne se le disaient point. À quoi bon? Ils avaient tous les deux le cœur grand et fidèle.