La pensée de Jeanne ne me blessait plus le cœur, parce que j'avais un autre cœur. Je n'étais plus moi. J'étais un autre. Est-ce clair, à la fin?

Ah! je ne sais. Je désespère d'exprimer cela par des mots. Essaye de comprendre, Geoffroy, je t'en prie, car c'est bien cela: j'étais un autre. Un autre qui? Un autre moi. Je me sentais ému froidement, comme si on m'eût raconté l'histoire d'autrui.

Écoute bien: j'arrive à peindre exactement mon état. Au lieu de souffrir au premier degré, je n'avais plus qu'un reflet de souffrance.

Ce reflet s'appelle la pitié. Eh bien, j'avais pitié, dans la mesure ordinaire des âmes compatissantes, de deux pauvres enfants écrasés par le malheur et qui s'aimaient saintement dans leur détresse. Le jeune homme s'appelait Lucien, la jeune fille Jeanne. J'aurais voulu de tout mon cœur les secourir.

Mais en voyant ce Lucien aux prises avec l'agonie d'amour, j'éprouvais—et c'est là le repos dont je te parlais tout à l'heure,—oui j'éprouvais quelque chose de ce sentiment inhumain avoué par Lucrèce, le poète des égoïsmes païens:

Suave, mari magno, turbantibus oequora ventis.
E terra magnum alterius spectare laborem.

Il est bon, il est doux, quand la tempête bouleverse la grande mer, de contempler, à l'abri, sur la grève, la grande détresse d'un autre...

L'autre, c'est le naufragé, luttant contre les flots.

Il n'y a pas au monde une pensée plus désespérément odieuse.

Mais elle est vraie, et nous le prouvons chaque jour, tous, tant que nous sommes, en courant à perte d'haleine, comme des chacals en chasse, après les émotions tragiques.