Mon pauvre Antoine! Pendant vingt-deux mois, quel sang il me fit faire! Mais ça vint à la fin! Assez là-dessus, sauf un mot: Quand ça fut venu, dame... ah! ma chère!
Il s'agit de Lucien. Est-ce que je ne le connais pas comme ma poche? Est-ce que je n'ai pas épié le premier éveil de son cœur? En ce temps-là l'enfant me faisait trembler comme la feuille quand je le voyais rêvasser à un diamant de votre eau. J'aurais autant aimé qu'il eût lorgné les étoiles du ciel.
Et c'est à moi la faute, peut-être. Combien de fois ne lui ai-je pas répété, le matin, le soir, à midi: malheureux! tu vas te brûler l'imagination à la chandelle. Ce trésor-là n'est pas pour ton pauvre nez!
J'aurais dû me couper la langue avec mes dents!
Car voilà ce qui arrive, bijou adoré, maintenant qu'il peut espérer et que nous nous tuons à le lui dire, ces demoiselles et moi, il ne peut pas croire à tant de bonheur. Moi, je conçois ça.
Vous êtes la divine des divines, Olympe, il n'y en a jamais eu comme vous. Vous ne voulez pas le croire, mais la chose crève les yeux de tout le monde. Je le dis tous les jours à Célestine et à Julie, qui ont la fureur de vous copier, je leur dis: «Écoutez, mes petites bonnes femmes, n'essayez pas, vous seriez tout uniment ridicules. On peut singer Mme Chose ou encore Mlle Machin, mais celle-là, je t'en ratisse!»
C'est sûr que je pourrais bien devenir un peu folle à la pensée d'avoir pour bru un ange du firmament comme vous. Le beau malheur! Je guérirais après la noce. Je donnerais trois doigts de chaque main pour y être, à la noce. Voilà comme je dissimule, moi! Tenez! si la santé de mon Lucien était attaquée, je vous le dirais tout de même, à la bonne franquette.
Sa tête? Sa tête est aussi saine qu'un gland, ma perle. Seulement, il a ses migraines et on dirait quelquefois qu'il s'absente. Pourquoi? Parce que son cœur d'agneau est travaillé, tiraillé, tenaillé, quoi! Vous allez comprendre. Il a osé avec cette Jeanneton qu'il n'aime pas, avec vous qu'il idolâtre il n'a pas osé. Ça fait qu'il est malheureux et que sa tête éclate. Voilà l'histoire.
Mais que fait-on pour les possédés? on prie le bon Dieu qui est plus fort que le diable. J'ai tant prié le bon Dieu que mon garçon se dépossède petit à petit. Écoutez ça un peu:
Hier, qui était le cinquième jour depuis son retour de Paris, il m'a dit—et c'était de lui-même, je ne lui ouvrais pas la bouche de vous: «Olympe est encore plus belle qu'autrefois.» Moi, j'ai répondu en faisant celle à qui c'est bien égal: «Trouves-tu, garçon?» Il a ajouté d'un air pensif: «Oh! oui, bien plus belle!»