(Suite de la lettre de Lucien.)

Pélagie s'était assise sans façon sur le talus, ses jupes relevées à l'économie. Elle me regardait lire d'un air bon enfant. Quand j'eus fini, elle me dit:

—Faut tout de même qu'on ne soit pas méchant pour être encore vos bienfaiteurs, après que vous nous avez flanqué le commissaire chez nous, rue Vivienne, dans une maison qui regorge de l'estime de son quartier. Et qu'on ne détenait l'enfant que pour son avantage, à seule fin de l'empêcher d'aller en prison tout à fait.

—En prison! m'écriai-je. Et pourquoi irait-elle en prison, grand Dieu!

Pélagie me fit un petit signe de tête caressant.

—Le patron vous appelle toujours comme ça: «l'agneau», dit-elle au lieu de répondre. Ça vous coiffe assez bien. Mais faut être juste, vous êtes fièrement joli garçon tout de même pour un juge! Voyez-vous, si j'ai parlé prison à propos de la petiote, c'est que tout le monde n'est pas bonnes gens comme nous. Il y a des traîtres et filous qui peuvent avoir censément l'idée de la persécuter dans leur propre intérêt pécuniaire.

—Est-elle du moins à l'abri, demandai-je, dans cette maison de la route de Lillebonne?

—Pour ça, pas déjà tant, répondit Pélagie: à l'abri comme qui dirait sous un chêne qu'a perdu ses feuilles, quand il fait de la pluie. J'entendais, mais j'avais peine à comprendre.

Pélagie reprit en tirant de sa poche un bon gros talon de pain, coupé en deux et farci moitié beurre, moitié fromage:

—On serait bien bête aussi de se laisser manquer, pas vrai, M. le juge? Désormais, je ne déjeunerai guère que dans une heure d'ici. Quant à la petite, je garantis bien les gens chez qui elle est, mais c'est sous le rapport qu'ils ne valent pas cher.... Oui, oui, pardienne, tout ça vous embarrasse, vous aimeriez que quelqu'un vous tirerait de cette ornière-là. En plus que si vous voulez emmener votre bergère, on ne peut pas fabriquer ça en plein jour, rapport aux mauvaises langues d'Yvetot, qui vous en ont, des yeux!