—Je n'ai pas à défendre Lucien Thibaut. Ce sont des choses fatales. Il est juge, il a jugé et il a condamné. Pensez de lui ce que vous voudrez, il doit la tuer, il la tuera! voilà.

Sa tête retomba lourdement et il ne bougea plus.

Je crus d'abord qu'il éprouvait un spasme ou même un évanouissement, car son immobilité ne cessait point, mais je m'aperçus bientôt qu'il dormait tout simplement. La force de son émotion l'avait brisé comme il arrive aux enfants de tomber dans le sommeil après la colère ou les larmes.

Tantôt son souffle était égal et doux, tantôt il subissait une oppression soudaine. Un rêve lui rendait peut-être, non pas seulement l'émoi qui venait de secouer sa faiblesse engourdie, mais d'autres commotions plus anciennes et plus douloureuses aussi. Une fois il laissa échapper des paroles confuses, entremêlées de sanglots. Je crus distinguer deux noms, deux noms de femme: Jeanne, Olympe.... Mme la marquise de Chambray s'appelait Olympe. Je savais cela dès le collège. Était-ce cette Olympe qu'il avait condamnée!

Il dormit longtemps. Je ne songeais ni à l'éveiller ni à me retirer. J'avais pris un livre que je tenais ouvert, mais je ne lisais pas.

À peine puis-je dire que je pensais. Quelque chose de lourd pesait sur mon cœur et sur mon intelligence.

Quand cette idée de me retirer me vint à la fin, je la repoussai comme une impossibilité.

Il me sembla que j'étais ici à mon devoir tout naturellement et que j'y devais rester jusqu'à ce qu'un événement quelconque vint me relever de ma faction.

Faction est bien le mot: je me sentais de garde.

Lucien m'avait appelé; je le trouvais malheureux et seul; car je ne sais si d'autres partagent ce sentiment: c'est surtout dans ces faux hospices, ouverts par la spéculation, que l'isolement semble navrant.