Le drame, pour moi—à ce point de ma lecture, du moins, car j'avais changé déjà plusieurs fois d'opinions, et plusieurs fois encore j'en devais changer peut-être—le drame, c'était la lutte trop aisément victorieuse, engagée par Mme la marquise de Chambray contre Lucien Thibaut et Jeanne Péry.
Ou contre Jeanne Péry et Lucien: peu m'importait l'ordre de bataille.
J'ai confessé déjà que j'avais mis au jour un roman dont la publication avait été couronnée de quelque réussite. J'ajoute que la pratique de certains métiers modifie considérablement notre façon de voir les choses.
Je ne crois pas du tout que tel romancier du genre «inducteur», en le supposant même très habile, pût faire un remarquable agent de police. Il se complairait fatalement dans le côté curieux de sa recherche. Il mettrait l'algèbre fantastique des probabilités à la place de l'observation simple qui est le résultat combiné de l'instinct et du bon sens. Il embrouillerait la piste.
Dans la chasse ordinaire, souvenons-nous qu'il y a le chien à côté du chasseur: l'instinct brutal, corrigeant sans cesse les écarts de la science qui déraisonne.
J'avais une défiance instinctive de mes calculs d'écrivain. Le peu, le très peu que je sais en diplomatie m'avait rendu partisan de ce système abandonné et méprisé qui consiste à marcher droit devant soi.
De parti pris, je me dirigeais vers ce qui était tout bêtement plausible.
Il y avait ici deux plausibilités: l'une qui résultait du drame apparent, au point où j'en étais de la représentation, l'autre qui devait surgir peut-être d'éclaircissements ultérieurs, mais qui n'était pas encore née.
Je ne négligeais pas la seconde, je l'ajournais: elle avait trait à l'argent. Elle se résumait dans le fait d'un immense et mystérieux héritage, dont les miasmes corrupteurs viciaient l'air autour de moi. Pour moi, l'Affaire des ciseaux avait odeur d'or encore plus que de sang.
Je m'arrêtais à la première apparence, à celle qui jaillissait de l'action même, des intérêts excités ou froissés, des passions mises en jeu, des événements enfin et de leurs mobiles.